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samedi 10 juillet 2010

Lettre d'une inconnue - Stefan ZWEIG [9,25/10]

Ce texte a été écrit par Maxime C., ami estimé et poète en devenir...


Comme l'avait fait remarquer l'auteur baudelairien de ce majestueux blog, Stefan Zweig s'est montré un virtuose de la nouvelle, un musicien du verbe au talent inégalé. Et justement, la Lettre d'une inconnue est l'une de ces nouvelles épistolaires qui reste gravée dans les mémoires et dans les cœurs. Elle se boit d'un trait, comme une liqueur. Comme une liqueur, c'est un petit fond de verre (« de poésie, de vin ou de vertu »), mais quel concentré d'ivresse! Quand une femme, au bord du gouffre, son unique enfant mort devant les yeux, décide de prendre la plume pour « tout dire » à son amant, son cœur s'embrase, et celui du lecteur avec lui. En fait, la lettre d'une inconnue est moins destinée au romancier de ses rêves, qu'à nous (« Ah, insensé lecteur qui croit que je ne suis pas toi! » aurait dit le monstre sacré de Jersey). Il nous invite à comprendre une femme qui a versé sa vie dans le vase bleu de son amant, il nous fait atteindre l'essence, l'idée platonicienne de l'amour : ce qui fait donner sans rien espérer en retour. Car l'amour sous toutes ses faces vient combler et faire éclater le trop plein du cœur de l'inconnue : amour naïf et quasi paternel de l'enfant de treize ans (qui vit avec sa mère veuve), amour sensuel et distancié de la jeune fille, amour charnel et incarné de la jeune femme, amour passion de l'éloignée et « immortel amour » de l'esprit pur d'un corps inanimé.

Cet amour peut paraitre ridicule à tout un chacun : aux esprits froids maximisateurs de chair humaine, aux rationalisateurs du rendement féminin, et autres machines robotisées de l'ère moderne, mais qu'importe, puisque les humains l'apprécieront. Car c'est une lettre d'amour faite de remords, d'échec, de souffrance, de folie et d'errance, mais plus que tout, c'est un récit de l'incompréhension. Et sache lecteur, que cette lettre est de celles qui font résonner l'écho du silence. Tu es seul, lisant ton parchemin au milieu des bois, et, au fur et à mesure que ton esprit s'imprègne de ce tatouage spirituel, tu entends des voix, et tu vois des enfants. Tes sphères cérébrales se déversent dans l'extériorité, et tu t'aperçois à quel point tu es le produit d'autrui ré-intériorisé. Tu te rends alors compte de tous ceux qui ont fait ta vie, sans le savoir. Ces filles que tu as vu, ne serait-ce qu'une seconde, il y a cinq, dix, quinze ans, et dont tu te souviens! Ces regards détournés, ces légers soulèvements de robes, sources de mille vertiges. Tu reviens à toi même et tu te rends de nouveau compte de l'irrémédiable scission des subjectivités. Qu'est ce qui a causé cette tragédie autrichienne? Des investissements spirituels asymétriques entre deux êtres : aux flux tendus et continus d'une pauvre créature répondait le courant alternatif du romancier. Et comment alors ne pas s'apercevoir à quel point seule l'expérience contrefactuelle imposée due à la perte d'un être cher permet de saisir combien il comptait pour vous? Le plein ne ressort que par contraste avec le vide. R... le romancier n'a jamais senti le besoin de l'inconnue, mais c'est seulement quand il s'aperçoit que son vase rempli de fleurs blanches depuis tant d'années est vide, qu'il comprend la vraie perte qu'il a subi, et qu' « il eut pour l'amante invisible une pensée aussi immatérielle et aussi passionnée que pour une musique lointaine ». Car oui, la lettre n'est lue qu'une fois l'amante morte. Morte de quoi? Nul ne le sait mais je soupçonne qu'elle soit morte de respirer, morte de respirer un air impur, exempt de toute odeur de son bien aimé.

Je crois que je n'ai plus maintenant qu'à prier que la lettre d'une inconnue ne soit pas en rupture de stock, car les clients vont affluer, et qu'à donner, au véritable maitre et inspirateur de ce blog, le dernier mot qui résume en quatre lignes le désarroi de tout inconnu(e) ayant perdu son(sa) bien aimé(e) :

« Ne te verrais-je plus que dans l'éternité?

Ailleurs, bien loin d'ici, trop tard, jamais peut être

Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais ou je vais

Ô toi que j'eusse aimé, ô toi qui le savais »


Note : 9,25/10

2 commentaires:

Benjamin F a dit…

Ravissante cette critique. Je vais essayer de me le lire cet été.

C'est cool Matthieu d'à ton tour ouvrir ton blog à d'autres :)

yuko a dit…

Voici un livre que je veux lire depuis très longtemps... Comme tous les livres de Stefan Zweig que j'ai lus jusqu'à présent, je pense ne pas être déçue. Quoiqu'il en soit, ta critique me donne très envie d'y revenir ^^
A bientôt :)