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jeudi 10 juin 2010

Le vieil homme et la mer - Ernest HEMINGWAY [9,5/10]

« La vie, c’est comme une boite de chocolats, on sait jamais sur quoi on va tomber » disait souvent Maman Gump à son cher Forrest dans ce qui demeure pour moi l’un des plus beaux films de l’histoire du cinéma…Espérance vitale dans des lendemains qui chantent, brutalité de ces moments inattendus où tout bascule, instants charnières qui font que rien, plus jamais, ne sera comme avant…N’est-ce pas en cela finalement que réside toute la beauté du quotidien, dans cette vision, comme la dépeignait si bien Oscar Wilde, que « la brume rend tout merveilleux » et que finalement « c’est l’incertitude qui crée le charme » ? Mais l’homme est-il en ce point fou qu’il est capable de se jeter dans l’abîme et de réclamer corps et âme l’abolition de toutes certitudes ? Si tel est alors le cas, c’est probablement parce que, toujours prégnante, se dissimule derrière le brouillard cette espérance que demain, qui sait, les choses tourneront encore mieux...ou peut-être juste moins mal. La vie apparaitrait alors comme une quête intéressée d’un imprévu, d’un inconnu qui ne serait finalement rien d’autre lui-même que « l’espoir de l’espoir » pour reprendre les mots de Valéry et offrir une mise en abîme déclinable à l’infinie d’un sentiment à nul autre pareil. Car, comme le disait si bien Malraux, «l’espoir des hommes, c’est leur raison de vivre et de mourir»...


Surprenant peut-être d’adapter ces pensées à l’introduction d’une œuvre narrant le quotidien d’un vieux pêcheur. Et pourtant…Qui mieux que ces hommes connait l’incertitude du jour qui se lève, l’impuissance du jour qui décline et la déception du jour qui tombe, ces trois états égrainant le quotidien d’une journée marquée par l’inconnu, depuis le départ en mer les voiles gonflées par le vent et l’espérance jusqu’au retour au port, pavillon et moral en berne devant des filets vides ; et malgré cela, l’aube nouvelle amène indéfectiblement l’espoir à ces amoureux du grand large que demain sera forcément meilleur. Le vieux Santiago est pareil à ces hommes. Voilà quatre-vingt quatre jours qu’il n’a pas pris un poisson ; quatre-vingt quatre jours qu’il part inlassablement en mer chaque matin, avec l’espoir intact que l’océan, enfin, saura récompenser sa persévérance ; quatre-vingt quatre jours qu’il revient chaque soir bredouille et prêt à affronter les regards moqueurs et avilissants des pêcheurs plus fortunés, plus doués ou simplement plus chanceux. Seul un jeune garçon continue encore à croire en lui, et ce même si ses parents lui ont désormais interdits de prendre le large avec le vieil homme. Tous les soirs, il l’attend au bar ; tous les soirs, à son insu, il distille dans le cœur du vieux pêcheur les germes de force et de courage qui l’inciteront à repartir le lendemain ; tous les soirs, il prend les traits d’un jeune philosophe, d’un sage stoïcien murmurant à l’envie pour celui qui pourrait être son grand-père que « c’est lorsqu’on a plus d’espoir qu’il ne faut désespérer de rien » (Sénèque). Et c’est alors qu’au matin du quatre-vingt cinquième jour, seul dans sa barque au milieu de l’immensité bleue, la ligne du vieil homme se tend subitement. La suite relève d’une lutte d’apparence inégale entre le plus puissant poisson de l’océan et un vieil homme usé par des années d’effort. La suite est une histoire faite de respect mutuel entre deux valeureux guerriers refusant de se rendre et de renoncer. La suite fait résonner éternellement les mots d’Edmond Rostand : «On ne se bat dans l’espoir du succès. Non, non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile»


Mais outre ce récit d’une pêche hors du commun, Le vieil homme et la mer c’est donc aussi l’histoire d’une touchante relation d’amitié, de celle qui lie le vieux Santiago à cet enfant qui n’est pas le sien mais qu’il a adopté comme l’un des siens. Le jeune garçon est un peu à l’image de ces phares si précieux aux pécheurs déboussolés, il est cette lueur étincelant dans le cœur du vieil homme, ce fournisseur d’espoir sincère et désintéressé, cette intarissable source d’envie et de vie. Il est curieux d’ailleurs de constater que la figure de l’espoir est une nouvelle fois incarnée, personnalisée sous les traits d’un enfant, comme si les romanciers avaient cessé de croire en l’homme adulte, comme si l’éternelle espérance ne pouvait se conjuguer qu’avec le soutien de l’innocence et de l’insouciance du plus jeune âge. On repense évidemment à La route de McCarthy où le combat du père ne semble prendre de sens qu’à travers l’existence et la présence de son fils à ses côtés ; mais pourquoi ne pas évoquer également quelques romans plus simples tels que La petite chartreuse de Pierre Péju ou bien encore La petite fille de Monsieur Linh de Claudel, œuvres touchantes où espérance et persévérance s’entremêlent sous le masque de l’enfance et où celui qui veille sur l’autre est finalement rarement celui que l’on croit…


Roman de l’espoir et de la lutte éternelle, récit de l’abnégation, de l’humilité et de la fierté retrouvée, il y aurait des pages et des pages à noircir pour décrypter Le vieil homme et la mer. A la lecture de cette chronique, on pourra d’ailleurs probablement me reprocher d’avoir occulté un certain nombre d’aspects de cette œuvre profondément humaine, concentrée d’infini à l’image des meilleurs Zweig. Mais qu’y puis-je ? J’écris sur ce qui me touche et me marque, sur ce qui me parle et m’émeut. J’écris avec le cœur d’un homme, par encore vieux, mais qui comme le valeureux Santiago à besoin de croire que l’on peut tout réessayer dans la vie, une fois, dix fois, quatre-vingt quatre fois pour qu’un jour, soudain… ; j’écris avec le cœur d’un homme qui, comme cet inusable quêteur d’espoir, veut croire aux miracles et oublier les échecs d’hier afin d’être prêt à accueillir, demain, le fruit de son entêtement excessif ; j’écris avec le cœur d’un homme qui, comme le corps de cet infatigable combattant, saigne, mais qui sait que pourtant, comme le disait Moses Isagawa, « il ne faut jamais renoncer, mais lécher ses plaies et se redresser fièrement »…


Note : 9,5/10

3 commentaires:

Maxime C a dit…

En effet, cette excellente critique a de nombreuses dimensions autobiographiques!
Si tu te compares au vieil homme, alors je serai le jeune garçon (=le rookie) qui te dira : reprends ta pirogue et ton harpon, et repars pêcher "dans la grotte ou nage la sirène" (Nerval). Et nul échec ne doit te décourager, au contraire, "il faut collectionner les pierres que l'on vous jette, c'est le début d'un piédestal" (Berlioz qui avait su s'en bâtir un grandiose)

Bénédicte a dit…

j'ai beaucoup aimé ce petit roman sur le courage, la solitude, l'humilité et la mort. C'est aussi un histoire d'amitié, écrite dans un style épuré et d'une simplicité magnifique

http://expresschauffagisteparis.fr/chauffagiste92/chauffagiste-nanterre.html a dit…

C'est superbe!