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dimanche 11 avril 2010

MAUS - Art SPIEGELMAN [9/10]

J’avais 12 ans la première fois que j’ai ouvert Maus. Je m’en souviens encore parfaitement. J’avais été attiré par cette couverture troublante et trompeuse qui trônait dans la bibliothèque de mon oncle. Je croyais y découvrir alors une simple histoire de chat et de souris. Quelle ne fut pas ma surprise alors ! Bien évidemment, la croix gammée figurant sur la première de couverture m’avait mis la puce à l’oreille. Bien sûr, l’histoire de la seconde guerre mondiale ne m’était alors pas inconnue, bercé que j’avais été plus jeune par les inoubliables récits de guerre de mon arrière grand-père qui, de sa grosse voix ponctuellement marquée d’une émotion mal refoulée, me contait inlassablement sa guerre, ses évasions mais aussi ses doutes et ses peurs. Mais tout de même, cette première rencontre avait été un choc. Je me suis donc replongé, 12 ans après ma première fois, dans cette BD historique, inimitable et inqualifiable. Et si le choc fut moindre qu’à l’époque, la découverte fut à nouveau poignante…

Comment décrire Maus a un néophyte qui n’en aurait jamais entendu parler ? Comme le récit illustré d’un survivant de l’holocauste ? Comme l’histoire imagée d’un jeune juif lors de la seconde guerre mondiale, du bonheur de ses années d’avant guerre aux premières peurs nées de l’arrivée au pouvoir d’Hitler, du ghetto de Varsovie aux horreurs d’Auschwitz ? Ce serait en réalité bien trop réducteur. Car, plus que le simple récit d’une vie, du douloureux destin d’un individu, Maus est une mise en abîme de l’Histoire. Telles des poupées gigognes, l’Histoire et les histoires s’imbriquent les unes dans les autres, se rencontrent, se nourrissent mutuellement. Il y a bien sûr tout d’abord l’Histoire, avec un grand « H », celle de la seconde guerre mondiale et du génocide juif, celle du récit de la tragédie et des années d’horreur. Mais Maus est plus que cela. Maus est aussi l’histoire d’une transmission, celle de ceux qui ont connu aux plus jeunes, celle des porteurs vivants de la mémoire à ceux qui en hériteront et devront à leur tour la transmettre pour que rien ne sombre dans l’oubli. Car comme le disait si bien Nietzche : « l’homme de l’avenir est celui qui aura la mémoire la plus longue ». Maus est encore l’histoire d’une famille, touchée à jamais par les terribles conséquences du génocide, déchirée et décimée par les dénonciations, les convoitises et la peur. Maus est enfin l’histoire d’un homme parmi tant d’autres, celle d’un survivant du hasard qui nous invite à nous représenter l’Histoire comme la somme des destins individuels.


La bande dessinée de Spiegelman est remarquable en tous ces points, en ce qu’elle nous invite à découvrir ces différents degrés de l’Histoire du monde et des hommes. Inutile d’en faire des tonnes pour dire combien Maus est une œuvre troublante, poignante, saisissante. Le sujet s’y prête bien évidemment. Comment ne pas être ému par ce grand-père en proie à ses souvenirs, marqué à jamais par la guerre, par Auschwitz dont il réchappera, par la perte de ses proches dont il ne se remettra évidement jamais, et qui tente de léguer à son fils (Spiegelman) les fruits de sa mémoire avant que celle-ci ne s’efface à jamais. Une jeune écrivaine, Nina Bouraoui, a dit récemment : « Ecrire, c’est unir la vie intérieure à la vie extérieure. C’est attendre longtemps, sans avoir peur, avant de pouvoir lier l’histoire du monde à son histoire». Difficile de mieux résumer en effet la lourde tâche à laquelle Spiegelman s’assigne pour son père : celle de réunir l’Histoire et les histoires. Et pourtant, le génie de Spiegelman est à mon sens encore ailleurs. Car s’il parvient brillamment à raconter l’ineffable, à décrire les peurs et le martyr d’un peuple et de milliers de familles, jamais l’ambiance de l’œuvre n’en devient pour autant trop pesante, jamais le pathos ou la haine ne prennent le dessus. Spiegelman parvient très justement à canaliser passions et pulsions. Le choix, judicieux, de ne pas représenter des hommes mais de donner aux allemands les traits d’un chat et aux juifs ceux d’une souris joue en ce sens un rôle essentiel. On pense évidemment au précédent que constituait « La ferme des animaux » d’Orwell, roman qui sous le couvert de la fable animalière offrait une critique virulente du stalinisme. Car sans nuire à la force du témoignage, la fable permet inévitablement de prendre un peu de recul et de hauteur ; sans altérer la portée du message, elle offre une vision légèrement décalée et apaisée. L’holocauste est un sujet sensible et toujours extrêmement délicat à traiter. Rares sont les artistes à même de s’y attaquer de front avec talent et justesse ; et cette aptitude est d’ailleurs souvent l’apanage de ceux qui ont justement vécu l’horreur, de Primo Levi à Imre Kertész, de Simone Veil à Elie Wiesel. Avec Maus, Spiegelman parvient donc le double tour force de décrire et de transmettre avec talent et pédagogie ce qu’il n’a pourtant ni vu ni subi. Il poursuit ainsi à sa façon la chaine de la transmission et tente, de la plus belle des manières, de ralentir le compte-à-rebours de l’oubli…

« Ne jamais oublier mais ne jamais haïr ». Mon arrière grand-père me répétait souvent cette phrase, ce fameux serment de Rawa-Ruska, cette promesse faite entre tous les survivants de ce camp de représailles allemand dans lequel il fut prisonnier pendant de longs mois et que Churchill décrivait comme le camp « de la goutte d’eau et de la mort lente ». « Ne jamais oublier mais ne jamais haïr ». Quoi mieux que cette phrase pour comprendre l’importance mais aussi et surtout la difficulté de transmettre avec sincérité, de témoigner avec objectivité, de partager avec raison. « Ne jamais oublier mais ne jamais haïr ». Quoi mieux que ces quelques mots pour saisir toute l’ambiguïté et la fragilité du souvenir. « Ne jamais oublier mais ne jamais haïr ». Quoi mieux finalement que ce serment pour résumer la belle intention et le magnifique travail de Spiegelman et vous recommander plus que chaleureusement la lecture de cette indispensable BD…


Note : 9/10

3 commentaires:

Benjamin F a dit…

Un chef d'oeuvre qui vieillit bien et qui a apporté beaucoup à la reconnaissance de la BD comme art.
(je la republie sur PS week-end prochain^^)

christine a dit…

J'ajouterais qu'une des différences importantes de cette oeuvre par rapport aux nombreuses autres traitant du même sujet est le caractère non manichéen des personnages. Et oui ce grand père qui nous raconte son histoire est extrêmement agaçant: ronchon, radin, paranoïaque voire raciste...Et oui souvenez vous de la fameuse scène du taxi où il s'en prend aux chiens qui d'après lui seraient tous des voleurs...C'est parce qu'Art Spielgelman ne nous oblige pas à nous apitoyer sur ses personnages, comme le fait souvent un joli fond musical au cinéma...que ceux-ci deviennent réels et prennent toute leur dimension humaine.

Matthieu a dit…

@ Christine : très bonne analyse et je suis en tous points d'accord avec toi. C'est vrai que ce grand-père, s'il nous émeut, ne nous est pas forcément très sympathique. Il y aurait d'ailleurs toute une chronique à écrire sur la personnalité même de ce grand-père, sur la relation père-fils,...J'ai choisi de traiter pour ma part le cadre plus général de l'oeuvre mais je te remercie d'avoir introduit cette dimension, bien vu!

@ Benji : en effet, cette oeuvre semble éternelle et ne prend pas une ride! Je pense qu'il y a beaucoup d'autres choses à dire sur Maus que je n'ai pas pu aborder (comme le point que soulève Christine) et je suis curieux d'avoir l'avis de tes lecteurs, donc je te laisse la re-publier avec plaisir sur PS!