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lundi 9 novembre 2009

L'écume des jours - Boris VIAN [10/10]

Pourquoi décider d’écrire sur l’écume des jours, en ce dimanche plutôt gris, plus de cinq années après l’avoir lu pour la première fois ? Pour combler un vide ? Pour rendre hommage à un livre publié il y a soixante ans et qui ne cessera jamais de diviser le monde littéraire en deux catégories : ceux qui ont adoré et ceux qui n’ont pas eu cette chance ? Pour le bonheur de me replonger dans ces lignes qui n’en finiront jamais de me toucher ? Probablement les trois et pour bien d’autres raisons encore… Car l’écume des jours est bien plus que mon roman préféré, celui qui trône au sommet de mon panthéon littéraire ; l’écume des jours est à l’image de son titre, poétique et léger en même temps qu’énigmatique et fascinant ; l’écume des jours est un roman d’amour comme on en écrit plus, il n’est pas que « le plus poignant des romans d’amour » comme le disait Raymond Queneau, il est à mon sens le plus humain des romans d’amour…Colin n’est rien sans Chloé, elle est sa préoccupation suprême et superbe, celle à qui, face à ce nénuphar qui obstrue peu à peu son cœur, il consacrera toute son énergie, toute sa force, tout son amour sans jamais se résoudre à accepter l’inévitable. Et lorsque celle-ci s’en va définitivement, ce n’est pas son monde qui s’écroule, c’est LE monde qui disparait. Colin et Chloé sont des héros ordinaires dans un univers extraordinaire, et non l’inverse comme cela est si souvent le cas ! Ils n’ont ni le côté tragique de Chimène et de Rodrigue dans Le Cid, ni la dimension shakespearienne d’un amour défendu à la Roméo et Juliette et encore moins l’empreinte de la fatalité qui pèse sur Tristan et Yseult. Colin et Chloé feraient davantage penser à Orphée et Eurydice, amoureux transis rattrapés par un sort qui s’acharne. Tel Orphée, Colin luttera jusqu’au bout pour celle qu’il aime ; tel le joueur de lyre, il ne se relèvera pas d’avoir perdu sa muse. Il a beau porter un prénom aquatique, on rêve tous un peu d’être un Colin, d’incarner pour nos « Chloé » cette posture du passionné romantique si éloignée pourtant de toute mièvrerie, et de pouvoir répondre comme lui à la question « Et vous, que faîtes vous dans la vie ? » : « Moi, j’apprends des choses et j’aime Chloé ». Apprendre et aimer, quelle belle ambition, quelle simple philosophie…

Mais l’écume des jours ce n’est pas qu’une déchirante histoire d’amour. C’est également un roman à l’imagination débridée où se mêlent le jazz et l’existentialisme sartrien, un conte fantastique où les pianos font des cocktails et où les souris parlent, un recueil de néologismes à en donner des sueurs froides à un membre de l’Académie française…Il est inutile de tenter de décortiquer tout l’univers de Boris Vian, si inaccessible même aux plus initiés, et il serait même contre-productif de le faire. On ne peut que se laisser bercer par la poésie des images, se laisser entrainer par les frasques de Chick ou de Colin, se laisser envouter par une ordinaire histoire d’amour de laquelle on ne peut se défaire bien des années après l’avoir lue… Alors oui, beaucoup n’aiment pas, pire s’il en est, certains demeurent indifférents, victimes souvent d’une lecture forcée au collège ou au lycée. C’est que, à mon sens, aucun livre ne s’est jamais aussi mal prêté à une lecture obligatoire et à une étude fastidieuse dans le cadre contraint d’une salle de classe. On ne peut « analyser » l’écume des jours comme on étudierait un poème de Rimbaud ou un roman de Flaubert. L’écume des jours oblige à voir au-delà des simples mots, à dépasser le texte et à lire avec un cœur d’enfant qui a déjà un peu vécu, et surtout aimé…

Vian était un proche d’Aragon et on ne peut s’empêcher à la lecture de l’écume des jours d’entendre résonner ces vers du poète : «Rien n’est jamais acquis à l’homme ni sa force / ni sa faiblesse, ni son cœur et quand il croit / ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix / et quand il croit serrer son bonheur il le broie / sa vie est un étrange et douloureux divorce / Il n’y a pas d’amours heureux (…)
Et pourtant c’est bien leur amour à tous les deux…


L’écume des jours restera à jamais ma plus belle aventure littéraire, Colin et Chloé ma plus belle histoire d'amour, et Chloé ma plus belle rencontre


Note : 10/10

9 commentaires:

Ben a dit…

Monsieur Matthieu,

je ne savais pas que vous écrivez... et en plus d'une forme profonde, sincère, du cœur.

Vous mavez touché avec ces lignes. Merci! Et encore merci pour l'indication vers ce livre. Je suivait un autre parcours dans un autre pays il y a beaucoup de temps et c'est pour cela que je me rapprocherais à cet œuvre sans fardeau scolaire.

Keep it up!

Ben

Anonyme a dit…

On sent que ça a eu le temps de murir, tout en restant spontané et passionné. Bravo, et merci.
Benoit V.

Chloé a dit…

cher Mathieu !!
drôles de retrouvailles sur ton blog, mais contente de voir que ton passage dans l'Illinois ne t'a rien enlevé de ta French attitude!
Bref, tout ça pour dire que ta note est TOP, à l'image du projet baudelire, que j'ai moi aussi succombé très jeune au charme de l'écume, merveilleux bouquin s'il en est... et en tant que Chloé, je lui voue une affection toute personnelle.
See you ! et attendant, je vais te lire.
bises

Matthieu a dit…

Merci Chloé! C'est vrai que tu portes un prénom qui restera à jamais associé à cette merveilleuse histoire d'amour! Merci beaucoup en tout cas pour tes différents commentaires. Je vais essayer d'être à la hauteur du projet Baudelire et de m'y consacrer à fond. J'espère pouvoir ainsi proposer une à deux nouvelles chroniques par semaine. J'espère que tout va bien pour toi? A très vite j'espère!

Fleur du Mal a dit…

Je rentre tout juste de ce voyage à travers l'écume des jours.
J'ai eu beau chercher, je n'y ai pas vu une histoire d'amour. Oh j'ai bien remarqué les 3 couples qui représentent les 3 formes d'amours, l'amour charnel (Isis et Nicolas), L'amour passionnel (Chick et alise) et l'amour raisonnable et raisonné (Colin et Chloé).
Ceci dit, jamais je n'ai ressenti l'envie d'être une chloé.
Colin aime Chloé parce que c'est son travail de l'aimer. D'ailleurs, il devrait tomber amoureux à ce fameux anniversaire, il l'avait décidé.
J'ai vraiment eu le sentiment que Vian se moquait de l'amour du début à la fin de l'ouvrage.
Moi même je me suis bien amusée en le dévorant.
J'ai très clairement le sentiment que tout comme le Bonheur, l'Amour n'existe pas.
Il y a des moments d'amours comme frémir d'impatience sur un banc avec celui dont le regard vous fait fondre, attendre ce premier baiser puis les 1000 autres ou encore se laisser aller dans l'ouragan force 52 de la rue Olief de la TOURCIMER...

Matthieu a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Matthieu a dit…

Fleur du mal,

J'ai lu et relu ton commentaire sur l'écume des jours avec attention et plaisir...Il n'y a rien que j'aime tant qu'une analyse allant dans le sens opposé à la mienne lorsque celle-ci est pleine d'intelligence...Cela fait naitre le débat, oblige à confronter les angles de lecture et j'adore ça....Et on peut dire que je suis servi avec ton interprétation...De là à être d'accord avec ce que tu écris, je ne le peux pas tout à fait (mais j'ai adoré le lire, c'est si bien écrit, si profondément analysé)!

L'écume des jours est trop profondément ancrée dans mon être pour que je parvienne à y voir autre chose qu'une véritable et magnifique histoire d'amour. Mais je dois dire que tu as tout de même légèrement fissuré cette douce certitude...
Pour moi il n'est pas question des trois formes de l'amour dans trois couples différents mais bien plutôt d'une seule et même histoire qui synthétise à elle seule les trois temps de l'amour. Mais à la différence d'une relation classique où l'amour passionnel et charnel se transforme peu à peu en amour raisonné, il semble bien là que ce soit l'inverse qui se produise, et que de l'amour hautement rationnel (Colin veut en effet absolument tomber amoureux) on passe ensuite à l'amour charnel et enfin à l'amour passionnel, apothéose d'une relation amoureuse unique en son genre. Colin et Chloé incarnent à mes yeux l'amour absolu et éternel là où les deux autres couples ne parviennent jamais à dépasser l'amour charnel ou passionnel (et en cela tu as tout à fait raison!).

Je ne pense sincèrement pas que Boris Vian se moque de l'Amour, vraiment pas, et le reste de son oeuvre nous l'indique suffisamment (comme ce "Conte de fées à l'usage des moyennes personnes" qu'il avait écrit pour sa femme malade et retenue sur son lit d'hôpital...à l'image de Chloé).

En tout cas, ton commentaire ne fait que renforcer ma conviction qu'il est un très grand auteur, capable de nous offrir une oeuvre où l'histoire et les expériences des uns et des autres viennent tout à fait modifier l'appréciation et le regard que l'on peut porter sur ce roman qui demeure encore et toujours pour moi ma plus belle histoire d'amour...

Fleur du Mal a dit…

Je comprends aisément ce que tu ressens au sujet de cette histoire.
J'aimerai moi-même y croire... L'amour passionnel mène à la mort. L'amour-reconnaissance-sociale également...
C'est peu comme ça quand on ne croit plus à l'amour. Si cette pauvre Chloé avait continué à vivre, de 2 choses d'une: soit elle se serait lassée de Colin ( les femmes aiment les romantiques mais finissent toujours avec le macho) soit c'est lui qui aurait ouvert les yeux sur l'image transparente, insipide de sa belle. Il en serait overdosé en tout état de cause.

Moi,je reste addicte à mon ouragan et ça me convient...
"heureusement" elle ne survécu pas à son nénuphar.

FdM a dit…

Je me permets de revenir sur mon commentaire.
J’ai relu ce livre une seconde fois, mais cette fois-ci, j’ai bien pris garde de lire la biographie de Boris VIAN (enfin, j’ai glané un max d’info le concernant) juste avant.
Grande certitude, entreprendre le voyage dans l’écume des jours sans s’imprégner de la vie de Vian, est une hérésie.
Ma vision sur cet ouvrage est nette et tranchée à présent.
Il n’y a qu’une seule vraie histoire d’amour dans ces 335 pages : Vian et le Jazz !!
Le reste c’est du vent. D’ailleurs l’auteur n’hésite pas à faire disparaître les personnages dans des circonstances assez glauques parfois avec une façon d’écrire qui rend leur perte si superficielle, et oserai-je dire drôle parfois….
Je comprends mieux pourquoi, je n’ai pas ressenti de peine à la mort de Chloé, ni au futur suicide de Colin.
Vian a connu une Alise (Monette), une Chloé (Michèle) et certainement des tas d’Isis.
Sa vie il la subissait et il a décidé de rompre avec le socialement correct (sa démission de poste, son divorce …), il a été tantôt Nicolas, tantôt Chick, tantôt colin.

Perso, moi je suis tombée amoureuse de l’écrivain et je veux bien finir au carré VIP en enfer, si ça me permet de l’y rejoindre.