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lundi 4 février 2008

Le rapport de Brodeck - Philippe CLAUDEL [9/10]


Il n'est pas besoin d'être un Céline ou un Camus, un Zweig ou un Proust, bref un auteur dit de génie, pour pouvoir se targuer de détenir un style reconnaissable entre mille. Les mauvaises langues me diront qu'en effet la prose d'un Marc Levy, d'une Amélie Nothomb ou d'un néophyte dysléxique passe rarement inaperçu et se distingue aisément des autres...Je voudrais, moi, vous parler là d'un auteur qui, loin d'être le nouveau Zola, surprend néanmoins par sa petite musique stylistique. Comme un air inconnu, elle étonne, elle désoriente au début avant de peu à peu nous entraîner et de ne plus nous lâcher...Cet auteur c'est Philippe Claudel qui a sorti en septembre dernier son dernier roman Le Rapport de Brodeck. Peut-être connaissez-vous de lui La petite fille de Monsieur Linh, belle petite histoire sur la folle affection d'un grand-père pour sa petite-fille, seule rescapée d'un horrible massacre qui emporta toute sa famille, ou bien encore Les âmes grises, roman sur fond de première de Guerre-Mondiale ; et vous vous dîtes, éclairés par la lecture de ces quelques oeuvres, que mes propos originels sont quelque peu exagérés.

J'aurai partagé votre opinion si je n'avais pas lu il y a peu Le rapport de Brodeck, tout en ayant toujours à l'esprit ces deux autres livres lus récemment. Le rapport de Brodeck c'est avant tout l'histoire d'un village, celle de ses hommes et de leurs roublardises, celle de leurs jalousies et de leur conservatisme au coeur d'une région isolée par la seconde Guerre-Mondiale. Pour résumer en quelques mots, disons que Brodeck est un homme de ce village qui se distingue nettement du lot. Lettré, ayant étudié à l'étranger, il est chargé par ses pairs de rédiger un rapport censé justifier l'horrible drame qui vient de se produire : la mort soudaine d'un homme, un visiteur, fraîchement installé dans le village. Lourd de cette étrange mission, Brodeck va alors peu à peu se livrer à lui-même, accoucher sur le papier de sa vie, se prêter à un épanchement sans limite de ses ressentiments ; le rapport devient dès lors le pretexte à une véritable catharsis pour ce Brodeck porteur de mille histoires, de mille secrets, de mille chagrins...Et il nous entraîne avec lui dans les recoins les plus sombres de l'âme humaine...là où la haine, la vengeance et la bêtise ont droit de siège...

La force de Claudel réside sans nul doute dans cette capacité à laisser libre-cours aux passions de son protagoniste. Le roman suit le cours des pensées de Brodeck sans jamais chercher à les ordonner, opérant d'incessants aller-retour, dévoilant peu à peu les événements, conservant les secrets les plus lourds jusqu'à l'explosion totale de ceux-ci chez son narrateur, jusqu'à ce que le trop plein soit obligé de se déverser dans une prose toujours juste et maîtrisé. Tout comme dans ses précédents romans Claudel dépeint avec une extrême subtilité les errements, les doutes, les pensées les plus embrouillées de ses personnages. Il use avec une extrême justesse de l'ellipse sans jamais tomber dans de faux-suspenses inadéquats et injustifiés. Claudel sait nous dire les non-dits tels qu'on les pressent dans l'esprit vagabond et confus de ses protagonistes.

Après les Âmes grises, Philippe Claudel confirme un peu plus un talent délicat, celui d'écrire sur l'ineffable. Espérons donc simplement qu'il continuera à ne pas trop en dire...

Note : 9/10

2 commentaires:

Benjamin a dit…

Ta chronique donne bien envie. Je l'ai à la maison, je m'y colle dès que j'ai un peu de temps.

Chloé a dit…

C'est vraiment un livre fort, touchant ET intelligent, ce qui n'enlève rien... le meilleur Claudel pour moi.