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jeudi 23 juin 2011

Jan Karski - Yannick HAENEL [7,5/10]

« L’Histoire me sera indulgente, car j’ai l’intention de l’écrire » aimait à dire Churchill. Le premier ministre britannique avait le sens de la formule, ce n’est un secret pour personne ; mais il avait aussi le sens de l’Histoire. Surtout il savait parfaitement s’inscrire dans celui-ci. Certes pour cela tenir la plume du vainqueur est toujours plus aisé mais, par ses mots, Churchill n’a que l’honnêteté de reconnaître ce que tout le monde ne sait que trop bien, à savoir que « l’Histoire est écrite par les vainqueurs » (Brasillach) ! Dès lors où trouver la vérité historique ? Et qui serait dans ces cas là, exception faite de l’historien trop souvent tourné vers un passé révolu, le dépositaire de l’objectivité requise quand il s’agit de rendre compte pour les générations présentes et futures du cours des événements actuels. Car du romancier au témoin direct, de l’homme politique au biographe chacun donne sa propre interprétation en se souciant parfois moins de la véracité des faits que de l’utilisation qu’il pourrait en faire. Alexandre Dumas, ou son nègre, on ne sait plus trop aujourd’hui, avait d’ailleurs eu ces mots fameux si révélateurs des libertés qu’il jugeait pouvoir prendre avec l’Histoire : « Il me paraissait permis de violer l’Histoire pourvu qu’on lui fasse de beaux enfants ». Les Trois Mousquetaires, Vingt après ou encore la saga des Rois maudits de Maurice Druon attestent ainsi parfaitement des licences prises parfois par les romanciers avec la grande Histoire. A leur décharge, il faut souligner que leur finalité n’est pas la même, leur responsabilité historique n’est pas engagée. Il ne s’agit que de fiction, revendiquée comme telle, qui n’abîme pas l’Histoire mais la met en valeur, la restitue sous des traits certes parfois à peine honnête mais qui ont au moins le mérite de permettre une vulgarisation aux vertus pédagogiques certaines. J’ai toujours beaucoup aimé ces mots de Victor Hugo dansQuatre-vingt treize, grande fresque historique sur les Guerres de Vendée, qui à mes yeux synthétisent parfaitement le rapport de l’écrivain à l’Histoire : « La Vendée ne peut être complètement expliquée que si la légende complète l’Histoire. Il faut l’Histoire pour l’ensemble et la légende pour les détails ». Dès lors, si le romancier doit être exclu, serait-ce donc la responsabilité du politique de se poser comme le garant d’une juste transmission de la vérité historique ? Là encore, difficile d’envisager confier un tel rôle à nos hommes politiques, eux qui sont à la fois juge et partie, eux dont on ne sait jamais s’ils font l’histoire autant qu’ils l’écrivent ou s’ils écrivent l’histoire bien plus qu’ils ne la font. Et le rôle du biographe peut être pareillement remis en cause, la proximité, l’attrait voire la fascination exercés par son sujet pouvant déformer ou infléchir l’objectivité du propos. Reste alors le témoin direct et la parole incontestable de « celui qui a vécu ». Mais que faire alors quand le témoignage épouse le roman pour se mettre en histoire ? Sommes-nous dans l’Histoire ? Dans la fiction ? Et surtout, quelle croyance porter aux propos tenus, aussi forts et déroutants soient-ils ? C’est là l’une des premières réflexions qu’impose Jan Karski, l’œuvre de Yannick Haenel.


Mais au préalable, il convient bien évidemment de préciser qui était Jan Karski. Jan Karski était un résistant polonais, l’œil et la voix de la Pologne outragée, un messager qui eut la lourde tâche au cours de la seconde guerre mondiale d’assurer la liaison entre la Résistance de son pays et le gouvernement polonais, en exil à Londres, afin d’alerter le monde sur les atrocités commises par les nazis en Europe. Meurtri à jamais par la vision du ghetto de Varsovie que la Résistance lui fit clandestinement « visiter », Karski fera dès lors tout son possible pour hâter une intervention alliée et venir en aide aux Juifs d’Europe. Alertant les puissants, de Churchill à Roosevelt, sur l’existence des camps de concentration et d’extermination, il parcourra le monde pour délivrer son témoignage et son message d’urgence, appels et cris désespérés telle une bouteille à la mer submergée par la vague d’un monde en perdition : il ne sera jamais vraiment entendu. Le récit de Haenel est donc un roman de témoignage-fiction inspiré de la vie de Karski, œuvre bigarrée construite en trois parties distinctes. La première reprend et décrypte les paroles confiées par Jan Karski à Claude Lanzmann pour réaliser Shoah, ce documentaire et œuvre d’une vie de plus de 9h30 sur l’extermination des juifs sorti en 1985 : le témoignage est fidèle. La seconde partie du roman est un résumé proposé par Haenel du livre écrit par le messager polonais en 1944, « Mon témoignage devant le monde – Histoire d’un Etat clandestin » : le témoignage se fait interprétation. La troisième partie écrite, fait troublant, à la première personne est l’occasion de réflexions plutôt engagées que Haenel prête fictivement à Karski. La frontière entre le romancier et le témoin se brouille : le témoignage devient pure fiction voire uchronie. Cette troisième partie a d’ailleurs très largement porté à polémique, Lanzmann lui-même ayant très sévèrement critiqué l’œuvre de Haenel pour sa véracité relative et expliquant qu’elle n’était en rien conforme à la pensée de Karski, décédé en juillet 2000 et donc à jamais absent pour trancher cette querelle finalement sans grand intérêt. Car qu’importe le débat, l’important est ailleurs. L’important tient aux propos mêmes tenus par Haenel et à la thèse en réalité assez simple qu’il développe, à savoir la responsabilité engagée des Alliés dans l’Holocauste et ce pour deux raisons : d’une part parce qu’informés de ce qu’il se passait ils n’ont rien fait pour intervenir, laissant le massacre se produire ; d’autre part parce qu’alertés sur le génocide perpétré ils ont tout fait pour le dissimuler, laissant l’ignorance gouverner. Cette attitude passéiste, criminelle aux yeux de certains, se voulait évidemment guidée par des motifs que le recul pris aujourd’hui ne doit pas nous faire pour autant perdre de vue : éviter des actions isolées et non-coordonnées aux conséquences possiblement lourdes pour la Résistance ; laisser le temps aux Alliés de s’organiser et ne pas hâter une intervention décisive que la précipitation aurait pu faire échouer. Pourtant, Yannick Haenel refuse toute compromission à l’égard de circonstances atténuantes ayant pu dicter le comportement des occidentaux. Il veut voir bien au contraire, dans le sort réservé aux Juifs d’Europe, l’abandon des hommes par les hommes, et de se demander alors, dans une sorte d’écho mystique à Beckett : « Dieu est-il mort à Auschwitz ? »


Ainsi, témoignage fidèle ou fiction objective tout cela demeure sans incidence tant le roman de Haenel secoue, dérange, bouleverse. Il secoue car il aborde sous un angle nouveau une version de l’Histoire qui ébranle nos certitudes. Il dérange car il trouble la vision toute manichéenne donnée habituellement de la Shoah, remettant en cause une dichotomie aussi rassurante que déculpabilisante. Il bouleverse car il nous raconte l’histoire d’un sacrifice, un sacrifice dont nous sommes les héritiers, mais surtout un sacrifice dont nous sommes peut-être, sans le savoir, les enfants d’aveugles bourreaux. Il se dégage alors une saine indignation, une juste révolte qui, si elle peut porter à contestation, oblige à la réflexion. Il en va ainsi de certains extraits notamment, de ces passages qu’on lit légèrement tout d’abord, vers lesquels on revient et qui nous hantent ensuite tout au long de la lecture en nous invitant à poser le livre pour réfléchir quelques instants. Ce fut le cas par exemple de ce court passage : « Le procès de Nuremberg n’a pas seulement servi à prouver la culpabilité des nazis, il a eu lieu afin d’innocenter les Alliés. La culpabilité des Allemands a servi à fabriquer l’innocence des Alliés. En 1945 on a enterré les dossiers, en 1945 on a effacé les traces. 1945 c’est la pire année dans l’histoire du XXème siècle, celle où l’on a osé falsifier le plus grand crime jamais commis en commun. Car l’extermination des Juifs d’Europe n’est pas un crime contre l’humanité, c’est un crime commis par l’humanité ». On peut légitimement penser que les propos de Yannick Haenel sont exagérés, ou qu’il a du moins le défaut d’oublier un peu rapidement ce que furent réellement la lutte et la résistance contre les nazis. Mais à sa décharge on sent poindre dans son écriture le gouvernement d’une indignation et d’une passion brûlantes qu’on ne saurait nécessairement regretter ni déplorer puisque, comme le disait si bien Léon Bloy : « on ne voit bien le mal dans ce monde qu’à condition de l’exagérer ».


Au terme de la « Grande Guerre », Paul Valéry avait eu ces mots graves et profonds : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». A l’issue du deuxième conflit mondial ayant ensanglanté le XXème siècle, le grand poète aurait pu être plus sévère encore et graver de sa plume de fer cette sentence foudroyante : « Nous autres, civilisations, nous savons désormais que nous ne sommes plus humaines ». Mais Valéry s’est éteint quelques semaines à peine avant qu’Enola Gay, avion le plus tristement célèbre de l’Histoire du monde, ne lâche son cher « petit garçon » sur Hiroshima, en ce jour de non-retour où la barbarie épousa la démocratie. Malheureusement depuis, de Staline à Khadafi, de la révolution culturelle chinoise au génocide rwandais, de l’Afghanistan à Israël, c’est un peu comme si cette triste maxime était devenue la devise d’un monde qui ne tourne plus rond. Peut-être l’Histoire saura-t-elle un jour condamner cette horreur que nous sommes toujours prompts à dénoncer tant qu’elle ne nous oblige pas à regarder en face nos propres atrocités. Peut-être d’autres romanciers auront-ils la force de dépeindre la cruelle hypocrisie de sociétés déculpabilisées où reconnaître ses fautes passées s’apparente à un déshonneur fatal. Demeurons optimistes sur l’issue du combat et gardons à l’esprit, comme une lueur incandescente qu’entretient la flamme de l'espérance, cette maxime de l’un des plus grands historiens latins : « La vérité est souvent éclipsée mais jamais éteinte » (Tite-Live)


Note : 7,5/10

lundi 7 mars 2011

La vie très privée de Mr Sim - Jonathan COE [7/10]

21H. Port de Sydney. Une salle de restaurant. Un homme est attablé, seul. Hagard mais curieux, le regard en éveil. Méthodiquement mais discrètement, ses yeux balaient cet univers inconnu, fuyant de table en table comme le ferait un serveur affairé. Que cherche-t-il ? Probablement à tuer l’ennui. Qu’espère-t-il ainsi ? Peut-être repousser les frontières de sa propre solitude ? Que découvre-t-il alors ? Au fond, à droite, un jeune couple, déjà si vieux, muré dans le silence d’une conversation à bout de souffle que rompt à peine, de temps à autre, la vibration libératrice d’un I-phone 4 dernier cri négligemment posé sur la table ; à l’opposé, près du mur longeant la cuisine, une vieille dame absorbée dans la lecture d’un inédit de Stefan Zweig, comme l’étrange destinée enchevêtrée d’un roman et de sa lectrice tous deux ressuscités d’un oubli et d’un ennui dans lesquels ils pensaient avoir définitivement sombré ; sur le devant, près de la porte vitrée entrouverte et par laquelle s’infiltrent les effluves iodées de la baie, six personnes semblant marquer la fin d’une semaine de vacances, visages sévères, regards en coin et sourires amers d’illusions amicales secrètement envolées dans le déracinement d’un voyage au long cours… Que découvre-t-il donc, cet homme, seul ici, si ce n’est une succession de solitudes encore plus profondes, déclinées sous toutes leurs formes et conjuguées au singulier comme au pluriel. Mais, soudainement, le visage de notre homme s’éclaire. Car là, là, comme flottant au centre même de la salle, point focal où convergent toutes les attentions, une femme et sa petite fille d’une dizaine d’années. Seules, nulle présence masculine à leurs côtés ; seules, imperméables au monde qui les entoure ; seules, comme se suffisant à elles-mêmes. Tour à tour enfants ou grandes personnes, elles jouent aux cartes ou discutent, sans jamais se départir de cette douce connivence. Visages radieux, moments d’échange et de partage privilégiés, instants de complicité entre une mère et une fille à nul autre pareil. Fasciné, le regard de notre homme s’accroche à ce tableau, peinture d’une harmonie parfaite, contraste saisissant avec l’assemblée des fantômes réunis autour d’elles. Captivé, notre homme ne parvient plus à lever les yeux de ce monde en miniature, de cet univers réduit à deux êtres s’appartenant mutuellement. C’est alors que, lentement, la femme tourne la tête. Instant de grâce sublime. Ses yeux balaient la salle d’un air désinvolte, totalement imperméable au monde qui l’entoure, comme si rien, rien, à l’exception de sa petite fille ne comptait. Et puis, comme par magie, son regard accroche, l’espace d’une seconde érigée en éternité, celui de notre homme...Détonation intérieure foudroyante, électrochoc. « Un éclair…puis la nuit ! – Fugitive beauté / Dont le regard m’a soudainement fait renaître » (« A une passante », Baudelaire). Subjugué, en même temps que pétrifié, s’instille le sentiment qu’un drame se noue, qu’une situation unique puisque inespérée se présente pour notre homme de rompre les amarres d’une solitude oppressante. Que faire alors ? Leur parler ? Oser le tout pour le tout afin de pénétrer cet univers enchanteur ? Se lancer en citant Baudelaire et son ode à la femme inconnue, à cette passante fascinante que l’on aime sans même souhaiter la connaître… Oui, oui les aborder pour ne jamais regretter. Faire fi des conventions et se rappeler que la « pire folie c’est d’être sage dans un monde de fous » (Erasme). Le temps de se remémorer le poème, de plonger avidement dans les tréfonds d’une mémoire balbutiante, de relever la tête et d’adopter un air décidé…Trop tard, elles sont parties…Seuls les derniers vers du poème prennent alors un sens ô combien tragique d’une rencontre avortée, d’une folle espérance aussitôt enterrée, d’un indicible rêve immédiatement refoulé : « Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais / Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais» …

9H. Arrière-pays anglais. Une route de campagne. Notre homme conduit, accompagné. « Je vous ai déjà raconté, Emma, l’histoire extraordinaire de ce marin amateur, Donald Crowhurst, qui décida un beau jour de participer à un tour du monde à la voile en solitaire, juste pour sauver son entreprise en faillite ? ». « Tournez à gauche ». « Hein, pardon, vous dîtes ?! Ah oui, à gauche vous avez raison. Je suis un peu distrait en ce moment. Mais c’est l’histoire de ce Donald Crowhurst qui me hante. En fait, vous savez, il espérait follement remporter la course et, grâce à la récompense financière, remettre sa société à flot…si vous me passez le mauvais jeu de mot ! ». «…». « Remettre à flot, pour un marin! Vous avez saisi ?! ». «…». « Bref, toujours est-il qu’au bout de quelques jours à peine, les pépins ont commencé à s’accumuler à bord de son trimaran. Il a tout de suite senti qu’il ne pourrait jamais aller au bout de son rêve, que son vieux trois mâts ne tiendrait pas dans les mers déchaînées du sud. Et bien savez-vous ce qu’il a fait alors ? ». « Continuez tout droit ». « Exactement, il a poursuivi, droit devant lui jusque dans les eaux de l’Atlantique sud. Et c’est là précisément qu’il a conçu et mis en oeuvre son plan diabolique. Il est resté dans cet océan mais a fait croire à tout le monde qu’il continuait sa route normalement, communiquant de fausses positions. Aujourd’hui avec toute nos technologies, ce ne serait plus possible bien évidemment, l’on n’est plus jamais seul, l’on ne peut pas errer ainsi éternellement ». « … ». « Mais souvenez-vous qu’à l’époque, en 1968, rien de tout cela n’existait. On n’avait même pas encore mis le pied sur la lune, c’est pour dire. Le problème c’est que son mensonge ne pouvait être éternel et que sa folle odyssée commençait à faire parler en Angleterre. On attendait impatiemment son retour pour le fêter en héros. Son plan se retournait sur lui, il en était devenu totalement prisonnier. Sa supercherie allait être vite découverte. Que pouvait-il faire alors ? Qu’aurait-on pu lui conseiller ? ». « Faites demi-tour ». « Et avouer au monde entier qu’il avait menti, se couvrir de déshonneur, affronter les regards de ses proches ? Impossible. Il a alors continué à errer, à naviguer sans but tout en tenant son journal de bord. Apparemment, c’est à ce moment là qu’il s’est plongé dans les mathématiques. Il n’avait plus qu’une ambition : découvrir la racine carrée de -1 ! Quelle folie ! Toute cette quête insensée portait en elle les germes de sa propre perte. Ca m’a toujours fait penser à une phrase d’Eschyle : « la démesure en fleurissant produit l'épi de la folie, et la récolte est une moisson de larmes ». Parce que des larmes il en a fatalement coulé. (bip) Un beau jour en effet, on a retrouvé son bateau, au large des côtes angolaises. Qu’était-il devenu ? S’était-il suicidé ? (bip) On ne le saura jamais. Son corps est resté à jamais introuvable (bip). « (bip) Veuillez recharger la batterie du GPS ». « Oh pardon Emma, je ne prends même pas soin de vous. Je ne voudrais surtout pas que vous cessiez de me parler, j’aurai bien trop peur de me retrouver seul, seul comme ce Donald Crowhurst, perdu ici au milieu de cette campagne inconnue tout comme lui au cœur de l’Atlantique. Car je crois sincèrement que si j’avais été à sa place, j’aurais pu faire la même chose, continuer ainsi, tout droit et me perdre à jamais. D’ailleurs, peut-être suis-je un peu lui ? Vous ne croyez pas que cela soit possible ? Sa réincarnation, son double ou son jumeau ? Car nous nous ressemblons ! Oui c’est ça, c’est ça, je suis probablement lui…je suis certainement lui… Lui n’est plus mais moi je suis, et je suis lui et je suis sa voie, je suis sa route. Je suis Donald Crowhurst et j’avance aujourd’hui, j’avance sans but car je n’ai plus rien à attendre ni de la vie, ni des hommes, j’avance déjà tel un mort vivant « sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit / Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisés / Triste… » (« Demain dès l’aube », Hugo).

A travers la réinvention et la réécriture, telles que proposées ci-dessus, de deux situations inspirées du dernier roman de Jonathan Coe et librement recomposées, on touche probablement à ce qui fait le cœur et l’essence même du roman : la solitude et la quête identitaire vu par le prisme souvent fécond du voyage initiatique. L’homme moderne peut-il encore être réellement seul ? La virtualité a-t-elle définitivement pris le pas et annihilé tout risque de solitude prolongée ? Que deviennent face à cela les trop rares moments authentiques, ceux où les barrières s’ouvrent, les masques tombent et les écrans d’ordinateur s’éteignent ? Mais a contrario, l’apprentissage personnel, la découverte intime de soi, l’introspection sont-ils toujours possible dans un univers ultra-connecté ? L’idée n’est évidemment pas nouvelle, mais l’époque oblige à se la poser aujourd’hui avec toujours plus d’acuité. Car reviennent alors en mémoire, comme un souvenir indélébile de Terminal, les mots de Pascal : « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre ». C’est évidemment tout le paradoxe d’une époque emprunte de la peur tenace de la solitude, d’une société individualisée multipliant les artifices et les refuges virtuels pour faire croire que « nous » a encore un sens, sans pour autant admettre ni comprendre qu’il existe une saine solitude : Être seul à plusieurs, est-ce encore être seul ?

Jonathan Coe donne donc corps dans son nouveau roman, avec sa verve et son cynisme habituels, à un sujet plus grave qu’il n’y parait. Pas facile dès lors de trouver le ton juste sans tomber dans les lieux communs ou la philosophie de salon. Et il faut bien reconnaître que l’auteur anglais a su brillamment éviter ces écueils. Là où le roman pêche d’avantage, c’est dans le rythme du récit, marque de fabrique pourtant intimement liée à l’auteur de « La maison du sommeil ». Certes, il y a un souffle narratif de retour, une petite brise bienvenue après la pétole de « La pluie avant qu’elle tombe » mais l’on est encore loin, bien loin, de la force tourbillonnante, de l’ouragan qui portait le diptyque des Rotters (« Bienvenue au club » et « Le cercle fermé ») ou encore « Testament à l’anglaise ». L’étrange impression se dessine alors que La vie très privée de Mr Sim est quasiment à l’image de la folle odyssée de Donald Crowhurst : audacieuse mais inachevée, ou plutôt mal achevée. Car, sans le révéler, le dénouement tourne un peu au naufrage. Le rythme du roman semble lui aussi suivre la terrible épopée du marin anglais. Portée par le Gulf Stream, la première moitié du livre est fraiche, inspirée, vivifiante. Malheureusement, le passage du pot au noir, souvent fatal aux skippers, est là aussi mal négocié. Le roman s’essouffle alors, se perd, stagne, comme hanté par le fantôme de Crowhurst… Entendons-nous bien : il n’y a pas de dessalage, pas de chavirement. Coe tient proprement la barre et maintient son roman à flot mais l’élan et l’enthousiasme faiblissent. Tout cela redémarre plus ou moins sur la fin, soutenu par quelques alizés bienvenus, mais l’impression finale laisse une légère amertume. Peut-être aurait-il fallu pour que ce neuvième roman touche à la perfection que Donald Crowhurst atteigne les quarantièmes rugissants, voire les cinquantièmes hurlants, ces latitudes extrêmes tant redoutées des marins même les plus aguerris, ces parallèles de tous les dangers qui seuls renferment la force créatrice propre à forger les plus belles aventures, les plus beaux romans ? Peut-être aussi en attends-je toujours trop de Jonathan Coe ? Car de succès en triomphe, difficile de rééditer systématiquement les mêmes performances. Le jugement se fait donc sévère là où un regard plus indulgent ou un avis plus neuf saurait trouver des circonstances atténuantes et juger en toute objectivité que La vie très privée de Mr Sim demeure sans conteste un roman à découvrir…

Grâce à « Testament à l’anglaise », c’est un peu comme si Jonathan Coe avait d’ores et déjà atteint les sommets, ou, pour filer la métaphore, avait bouclé en vainqueur son premier Vendée Globe, cette course à la voile mythique, cet Everest des mers, où la victoire comme le récit met du temps à se dessiner et repose sur une construction aussi rigoureuse que passionnante avant le sprint final digne des plus grands maîtres du suspense. Avec le diptyque des Rotters, l’auteur anglais nous embarquait à bord d’un multicoque en lice pour la route du Rhum, cette course à l’image du roman : épicée, intense, enivrante. La vie très privée de Mr Sim serait davantage comparable à une petite transat Jacques Vabre, une régate en solitaire ne parvenant malheureusement pas à rivaliser avec ses aînées mais demeurant tout de même un bel exercice de navigation et une quête intime et personnelle aux profondeurs abyssales.

Note : 7/10

dimanche 5 décembre 2010

La Porte des Enfers - Laurent GAUDE [9/10]

Le petit Filippo traîne, et Matteo s’agace, s’énerve, se fâche. Si seulement Giuliana n’avait pas dû aller travailler plus tôt ce matin là, elle aurait, comme à l’accoutumé, déposé leur fils à l’école, et lui pourrait déjà être dans son taxi à sillonner les rues de Naples en quête de clients. Alors, quand Filippo demande à s’arrêter pour simplement refaire son lacet, Matteo refuse. Plus en retard que jamais, il accélère même le pas, trainant quasiment son fils dont les courtes jambes semblent littéralement flotter sur le bitume tel un jeune danseur de ballet urbain. Pas une minute à perdre, chaque seconde semble alors si précieuse… Ah, malheureux, si tu pouvais seulement imaginer ce qu’une seconde peut bouleverser dans une vie. Ces quelques instants volés au temps qui amènent à se trouver parfois au mauvais endroit au mauvais moment, au pire moment… Et ces petites contrariétés matinales de paraitre soudain si superflues, ces parcelles de quotidien que l’on aurait vécues si différemment si jamais l’on avait su que le destin avait en cette sombre journée décidé de frapper, brisant un équilibre à nos yeux éternel mais en réalité aussi fragile qu’éphémère…


Car au détour d’un carrefour, la tragédie guette et attend patiemment son heure…celle où les si précieuses secondes gagnées par Matteo se teignent de rouge et où la vie enfile soudain son habit de deuil. Une fusillade éclate, règlement de compte mafieux en plein centre ville entre deux bandes napolitaines. Echanges de tirs. Insultes. Cris et hurlements. Balles perdues. Vies qui basculent…Le père se jette sur son rejeton, le couvre, le couve, le protège…puis se relève tandis que la menace semble s’être évanouie. Le sol est maculé de sang. Filippo gît inconscient, son lacet défait, victime innocente d’un projectile égaré.


« L’enfer c’est l’absence éternelle » avait écrit Victor Hugo après avoir perdu sa si chère Léopoldine. Comment vivre après ça en effet ? Comment survivre lorsque tout ne semble plus qu’ombres et ténèbres ? Pour Giuliana, effondrée, il n’y a qu’une alternative possible : retrouver ces hommes et venger par les armes le sang de son fils. Matteo s’y essaye, par amour pour sa femme, par amour pour son fils mais ne peut finalement s’y résoudre. Noyée de chagrin, déçue par son mari incapable de laver la mort de leur enfant, Giuliana s’enfuit alors, laissant Matteo à son désespoir et à « l’enfer tout entier contenu dans ce mot : solitude » (Hugo). Matteo ère dès lors, sans vie, seul à bord de son taxi, en quête de vide et d’oubli. Jusqu’au jour où il rencontre dans un bar un sombre inconnu, Provolone, et que cet homme lui révèle alors un bien curieux secret : la Porte des Enfers existe ! La Porte des Enfers…celle-là même qui ouvre sur le monde des morts, celle-là même qui pourrait lui redonner son fils trop tôt décédé, celle-là même qui lui offrirait le droit de réécrire l’histoire… Ivre de chagrin et prêt à tout pour sauver Filippo, Matteo accepte alors la proposition de Provolone de le mener au devant de cette si fameuse porte… S’immiscent alors pour le lecteur, derrière les allures et les propos de cet énigmatique personnage, les spectres d’autres démons, aux abords pourtant angéliques, ayant eux aussi hanté les pages les plus infernales de la littérature mondiale. Car on croit évidemment reconnaitre en ce Provolone le Méphistophélès de Goethe scellant un pacte avec le Dr Faust, Lord Henry profitant de la vanité de Dorian Gray dans l’œuvre majeure d’Oscar Wilde ou encore l’Abbé Herrera abusant de la confiance d’un Lucien de Rubempré à un souffle du suicide dans les dernières pages d’Illusions perdues de Balzac. Et pourtant il s’agit ici d’une rencontre d’un autre type, totalement désintéressée. Loin d’être un bourreau, Provolone s’avère au contraire un maître et un guide. Car cette Porte des Enfers existe réellement, et Matteo y faisant face peut à son tour l’implorer de s’ouvrir, paraclausithyron de la dernière chance renvoyant au souvenir de Tibulle, dans ses Elégies, suppliant alors la porte gardant l’être cher de s’ouvrir afin de lui permettre de retrouver sa Délie. Mais la Porte des Enfers ne s’ouvre malheureusement pas si facilement, même vivant il faut être déjà un peu mort pour pénétrer au royaume de ceux qui ne sont plus et avoir en partie enterré avec soi ses espoirs et ses rêves. Car la porte, inflexible, met en garde : « Par moi on va vers la cité dolente; par moi on va vers l'éternelle souffrance ; par moi on va chez les âmes errantes (…) Avant moi rien ne fut créé sinon d’éternel. Et moi je dure éternellement. Vous qui entrez, abandonnez toute espérance » (Dante, La Divine Comédie).


La Porte des Enfers est un roman d’une rare beauté, livre coup de poing et coup de cœur, et adaptation moderne et bouleversante du mythe d’Orphée et Eurydice. Car pourquoi ce père descend-il aux Enfers chercher son fils ? Pour le retrouver inévitablement. Mais aussi et surtout par amour, par amour pour sa femme qui lui a demandé de venger la mort de son fils ou de le lui ramener. Matteo ne va certes pas directement chercher son Eurydice aux Enfers…mais par son sacrifice, en lui redonnant son fils, il espère ainsi accomplir sa promesse et retrouver l’amour perdu de celle qu’il a toujours aimée…Car Matteo sait, à l’instar d’Orphée dans le texte de Cocteau, qu’ « à l’impossible il est tenu » pour obtenir le pardon et le retour de Giuliana. Et ce même en ayant parfaitement conscience de la bien funeste prophétie d'Horace : « la mort rattrape toujours ceux qui la fuient »…


Après Le soleil des Scorta et La mort du roi Tsangor, Laurent Gaudé signe probablement avec ce roman aux échos dantesques, son œuvre la plus poignante et une belle réflexion sur la frontière finalement si perméable entre la vie et la mort, ces deux mondes enlacés où les vivants meurent à petit feu de ces deuils qui ne passent pas et où les morts ne survivent dans l’au-delà que par la mémoire et le souvenir qu’ils laissent chez les vivants, ultimes souffles de vie avant de disparaitre, une fois définitivement oubliés, au centre de la spirale du royaume des Enfers : « Le centre de la spirale, c’est le néant, leur deuxième mort. C’est la règle du pays des morts. Les ombres auxquelles on pense encore dans le monde des vivants, celles dont on honore la mémoire et sur lesquelles on pleure, sont lumineuses. Elles avancent vers le néant imperceptiblement. Les autres, les morts oubliés, se ternissent et glissent à toute allure vers le centre de la spirale » (p194).

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En ce mois de décembre, période toujours propice aux bilans, s’instille le sentiment que la Porte des Enfers effectue une curieuse synthèse de ce que j’ai pu lire et chroniquer cette année. Etrange impression en effet tant le roman semble emprunter à Maus les ressentiments de haine de vengeance, de l'évidence du "ne jamais oublier" à la difficile acceptation de conclure le serment et de "ne jamais haïr" ; à Terre des affranchis les sombres échos démoniaques émanant de ces eaux infernales ; à La route le courage et la force d’un père prêt à tous les sacrifices pour son fils ; et au Vieil homme et la mer les sentiments d’abnégation et de persévérance devant une lutte confinant à la folie… Mais plus qu’une synthèse, La Porte des Enfers me semble résonner ce soir comme la fin d’un cycle, le terme d’une époque à jamais révolue, et la conclusion, peut-être, d'une phase d'écriture éminemment personnelle. Chacun s’est un jour heurté à une porte qui lui résistait, à un rêve échaudé, à une ambition brisée, à un cœur fermé à double tour… Que faire alors ? Insister et espérer ? Peut-être. Mais après ? Regarder par la serrure ce bonheur qui s’échappe et auquel il faut se résigner et renoncer. Et ensuite ? Ensuite peut-être tout simplement finir par accepter. Accepter et comprendre qu’il est inutile de forcer les serrures lorsque la Porte des Enfers semble bel et bien à jamais scellée ; accepter et comprendre qu’il est illusoire de « rêver à l’impossible rêve » et que le mieux demeure de partir, partir et marcher sans se retourner trop tôt, sans se retourner jamais vers cette porte close, vestige d'un idéal abandonné, pour éviter ainsi, à l'instar d'Orphée, mort d'avoir trop impatiemment aimé, de sombrer définitivement dans ce cercle des Enfers nommé regrets éternels ; accepter et comprendre surtout qu’il est vain de dissoudre ses forces dans une lutte désespérée, et que mieux vaut alors savoir les rassembler pour se mettre en quête de nouvelles clés à même d’ouvrir sur d'autres paradis…

mardi 14 septembre 2010

Les 10 romans de la rentrée littéraire 2010

701. C’est le nombre de romans de la rentrée littéraire 2010. Un sommet encore jamais atteint pour un événement inimitable et que le monde entier scrute avec un étonnement chaque fois renouvelé. Mais quelle fièvre s’empare donc de ces curieux Français chaque année pour s’amuser à faire paraître, en l’espace de quelques jours seulement, plus de 700 romans ?! 701 romans, ça pourrait représenter les nouvelles parutions d’une année entière s’il sortait environ deux nouveaux livres chaque jour. Et en continuant à jouer encore un peu avec les nombres, on obtient même ces deux chiffres assez incroyables :


175 : en admettant qu’un Français lit en moyenne 4 livres par an (c’est peu mais c’est la réalité), c’est le nombre d’années qu’il faudrait pour parvenir à lire l’ensemble des 700 romans de la seule rentrée littéraire 2010 (on postulera qu’on peut se dispenser de la lecture du 701ème roman, à savoir le dernier Amélie Nothomb !). Et imaginez que cela se produit tous les ans ! Chaque année, il faut donc environ 175 ans au lecteur français moyen pour écumer les dizaines de milliers de pages courageusement écrites par nos prolixes auteurs nationaux ou internationaux.


20 : en considérant les dimensions moyennes d’un roman tout juste paru (20cm x 14cm : hypothèse qui vaut ce qu’elle vaut !)), c’est en m² la surface qu’occuperaient tous les romans de cette rentrée si on s’amusait à les étaler côte à côté sur le sol (je concède cependant qu’on puisse ne trouver aucun divertissement à ce genre d’activités !). C’est un peu donc comme si vous moquettiez l’intégralité de votre studio avec la totalité des romans de la rentrée (là encore j’ai bien quelques idées des livres que l’on pourrait plus volontiers réserver au placard à balais).


Alors dans cette grande marée littéraire, comment faire pour ne pas perdre complètement pied et se noyer avant même d’avoir osé ouvrir la première page ? C’est qu’évidemment, sur les 700 romans (on a définitivement perdu le dernier Nothomb, désolé pour les fans !), tous ne sont pas incontournables, et c’est là un doux euphémisme. Baudelire se propose donc de vous aider à sélectionner les dix romans qui semblent le plus digne d’attention (à défaut, qui sait, d’intérêts), recommandations absolument subjectives et partisanes, pleines d’a priori, mais n’est-ce pas là justement la règle du jeu… ?! Et puis, libre à moi de me déjuger dans les semaines ou les mois à venir au gré de mes différentes lectures… Et bien sûr libre à vous de réagir et de contester cette sélection éminemment personnelle que je vous propose…


Evidemment, comment ne pas évoquer tout d’abord celui dont tout le monde parle depuis une semaine et qui signe son grand retour avec La carte et le territoire, à savoir Michel Houellebecq. Ah, Houellebecq ! Il y a ceux qui adorent et ceux qui détestent, ceux qui crient au génie et ceux qui hurlent à l’imposture, ceux qui encensent le plus grand écrivain contemporain français et ceux qui dénoncent un pur produit marketing… Quoi qu’il en soit, il demeure l’auteur incontournable de cette rentrée, et pour avoir commencé les premières pages de son roman, moi qui suis un inconditionnel de la première heure, je ne peux que recommander à chacun de se faire sa propre opinion.


On ne perdra également pas une seconde pour se procurer le dernier roman de Laurent Gaudé, Ouragan. Vainqueur du prix Goncourt en 2004 avec le Soleil des Scorta, et deux ans après avoir signé son dernier roman, La porte des Enfers (à lire absolument également !), Gaudé propose là un roman qui nous plonge au cœur de la Nouvelle-Orléans et de l’une des pages les plus tristes de son récent passé : le passage de l’ouragan Katrina en 2005. Au fil de ses oeuvres, Gaudé s’impose véritablement comme l’un des très bons auteurs français, et il serait dommage de se priver du plaisir de sa lecture.


Philippe Claudel aborde lui un tout autre thème. Avec L’enquête, il se confronte en effet à un sujet d’actualité brûlant : les vagues de suicide dans certaines grandes entreprises. Un nouvel univers à explorer pour le grand auteur de l’ineffable qui avait marqué la rentrée littéraire il y a trois ans avec son magistral Rapport de Brodeck. Une référence plutôt sure, a priori


On pourra prendre également le risque calculé de se jeter dans le dernier Olivier Adam, Le cœur régulier, en espérant simplement que l’auteur de Je vais bien, ne t’en fais pas ait retrouvé le souffle prodigieux qui lui avait inspiré Falaises et non le début d’apoplexie qui lui avait dicté les bien moins bons A l’abri de rien et Des vents contraires.


On n’oubliera pas en outre de mentionner et de se faire sa propre opinion du dernier roman de Jean Echenoz, Des éclairs. Après avoir raconté la vie du musicien Ravel dans une œuvre éponyme, puis retracé l’histoire du coureur de fond, Emile Zatopek, dans Courir, Echenoz clôt un bien curieux triptyque en s’intéressant cette fois à Nikola Tesla, inventeur et ingénieur autrichien décédé en 1943…


On signalera également ce titre onirique d’un auteur révélé l’année dernière avec Zones (Prix du livre Inter 2009 – en général une valeur sure) : Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants de Mathias Enard. Assurément l’un des jeunes auteurs à découvrir de cette rentrée 2010.


Au fil de ses différentes œuvres (La chambre des officiers ; La malédiction d’Edgar ; Une exécution ordinaire ; …), Marc Dugain s’impose lui aussi peu à peu comme l’un des grands auteurs de sa génération. Après s’être intéressé aux destins peu communs de personnages aussi troubles que Staline et Edgar Hoover, ancien patron du FBI, après nous avoir plongés dans l’enfer de la première Guerre-Mondiale, le dernier roman de Dugain, L’insomnie des étoiles, à cette fois pour cadre un petit village du sud-est de la France à la fin de l’année 1945. La découverte par une compagnie de militaires français d’une ferme isolée « habitée » par une étrange adolescente et un cadavre calciné suffit alors à faire ressurgir des mémoires les atrocités et les méandres douloureux d’une seconde Guerre-Mondiale finalement loin d’être achevée…


On suivra également avec attention La fortune de Sila, le dernier roman de Fabrice Humbert. Récent lauréat du premier Prix littéraire des Grandes Ecoles avec L’origine de la violence, celui-ci revient en cette rentrée avec un roman résolument moderne et dépeignant avec force nos sociétés contemporaines et mondialisées…


Enfin, côté étranger, on ne manquera évidemment pas la parution des derniers ouvrages de deux très grands auteurs aux styles pourtant bien différents : L’été de la vie de J.M Coetzee et Suites impériales de Bret Easton Ellis.


Pour résumer et essayer de prioriser, voici donc les 10 livres à ne pas manquer de cette rentrée 2010 :


1) La carte et le territoire de Michel Houellebecq

2) Ouragan de Laurent Gaudé

3) L’insomnie des étoiles de Marc Dugain

4) L’été de la vie de J.M Coetzee

5) La fortune de Sila de Fabrice Humbert

6) Des éclairs de Jean Echenoz

7) L’enquête de Philippe Claudel

8) Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants de Mathias Enard

9) Suites impériales de Bret Easton Ellis

10) Le cœur régulier de Olivier Adam


Et pour ceux qui voudraient jouer une carte plus novatrice et originale on signalera bien volontiers le dernier roman de Jérôme Ferrari, Où j’ai laissé mon âme…Une très belle découverte, toujours a priori, mais l’on n’en dit pas plus…


Bonne rentrée à tous !

samedi 10 juillet 2010

Lettre d'une inconnue - Stefan ZWEIG [9,25/10]

Ce texte a été écrit par Maxime C., ami estimé et poète en devenir...


Comme l'avait fait remarquer l'auteur baudelairien de ce majestueux blog, Stefan Zweig s'est montré un virtuose de la nouvelle, un musicien du verbe au talent inégalé. Et justement, la Lettre d'une inconnue est l'une de ces nouvelles épistolaires qui reste gravée dans les mémoires et dans les cœurs. Elle se boit d'un trait, comme une liqueur. Comme une liqueur, c'est un petit fond de verre (« de poésie, de vin ou de vertu »), mais quel concentré d'ivresse! Quand une femme, au bord du gouffre, son unique enfant mort devant les yeux, décide de prendre la plume pour « tout dire » à son amant, son cœur s'embrase, et celui du lecteur avec lui. En fait, la lettre d'une inconnue est moins destinée au romancier de ses rêves, qu'à nous (« Ah, insensé lecteur qui croit que je ne suis pas toi! » aurait dit le monstre sacré de Jersey). Il nous invite à comprendre une femme qui a versé sa vie dans le vase bleu de son amant, il nous fait atteindre l'essence, l'idée platonicienne de l'amour : ce qui fait donner sans rien espérer en retour. Car l'amour sous toutes ses faces vient combler et faire éclater le trop plein du cœur de l'inconnue : amour naïf et quasi paternel de l'enfant de treize ans (qui vit avec sa mère veuve), amour sensuel et distancié de la jeune fille, amour charnel et incarné de la jeune femme, amour passion de l'éloignée et « immortel amour » de l'esprit pur d'un corps inanimé.

Cet amour peut paraitre ridicule à tout un chacun : aux esprits froids maximisateurs de chair humaine, aux rationalisateurs du rendement féminin, et autres machines robotisées de l'ère moderne, mais qu'importe, puisque les humains l'apprécieront. Car c'est une lettre d'amour faite de remords, d'échec, de souffrance, de folie et d'errance, mais plus que tout, c'est un récit de l'incompréhension. Et sache lecteur, que cette lettre est de celles qui font résonner l'écho du silence. Tu es seul, lisant ton parchemin au milieu des bois, et, au fur et à mesure que ton esprit s'imprègne de ce tatouage spirituel, tu entends des voix, et tu vois des enfants. Tes sphères cérébrales se déversent dans l'extériorité, et tu t'aperçois à quel point tu es le produit d'autrui ré-intériorisé. Tu te rends alors compte de tous ceux qui ont fait ta vie, sans le savoir. Ces filles que tu as vu, ne serait-ce qu'une seconde, il y a cinq, dix, quinze ans, et dont tu te souviens! Ces regards détournés, ces légers soulèvements de robes, sources de mille vertiges. Tu reviens à toi même et tu te rends de nouveau compte de l'irrémédiable scission des subjectivités. Qu'est ce qui a causé cette tragédie autrichienne? Des investissements spirituels asymétriques entre deux êtres : aux flux tendus et continus d'une pauvre créature répondait le courant alternatif du romancier. Et comment alors ne pas s'apercevoir à quel point seule l'expérience contrefactuelle imposée due à la perte d'un être cher permet de saisir combien il comptait pour vous? Le plein ne ressort que par contraste avec le vide. R... le romancier n'a jamais senti le besoin de l'inconnue, mais c'est seulement quand il s'aperçoit que son vase rempli de fleurs blanches depuis tant d'années est vide, qu'il comprend la vraie perte qu'il a subi, et qu' « il eut pour l'amante invisible une pensée aussi immatérielle et aussi passionnée que pour une musique lointaine ». Car oui, la lettre n'est lue qu'une fois l'amante morte. Morte de quoi? Nul ne le sait mais je soupçonne qu'elle soit morte de respirer, morte de respirer un air impur, exempt de toute odeur de son bien aimé.

Je crois que je n'ai plus maintenant qu'à prier que la lettre d'une inconnue ne soit pas en rupture de stock, car les clients vont affluer, et qu'à donner, au véritable maitre et inspirateur de ce blog, le dernier mot qui résume en quatre lignes le désarroi de tout inconnu(e) ayant perdu son(sa) bien aimé(e) :

« Ne te verrais-je plus que dans l'éternité?

Ailleurs, bien loin d'ici, trop tard, jamais peut être

Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais ou je vais

Ô toi que j'eusse aimé, ô toi qui le savais »


Note : 9,25/10

jeudi 10 juin 2010

Le vieil homme et la mer - Ernest HEMINGWAY [9,5/10]

« La vie, c’est comme une boite de chocolats, on sait jamais sur quoi on va tomber » disait souvent Maman Gump à son cher Forrest dans ce qui demeure pour moi l’un des plus beaux films de l’histoire du cinéma…Espérance vitale dans des lendemains qui chantent, brutalité de ces moments inattendus où tout bascule, instants charnières qui font que rien, plus jamais, ne sera comme avant…N’est-ce pas en cela finalement que réside toute la beauté du quotidien, dans cette vision, comme la dépeignait si bien Oscar Wilde, que « la brume rend tout merveilleux » et que finalement « c’est l’incertitude qui crée le charme » ? Mais l’homme est-il en ce point fou qu’il est capable de se jeter dans l’abîme et de réclamer corps et âme l’abolition de toutes certitudes ? Si tel est alors le cas, c’est probablement parce que, toujours prégnante, se dissimule derrière le brouillard cette espérance que demain, qui sait, les choses tourneront encore mieux...ou peut-être juste moins mal. La vie apparaitrait alors comme une quête intéressée d’un imprévu, d’un inconnu qui ne serait finalement rien d’autre lui-même que « l’espoir de l’espoir » pour reprendre les mots de Valéry et offrir une mise en abîme déclinable à l’infinie d’un sentiment à nul autre pareil. Car, comme le disait si bien Malraux, «l’espoir des hommes, c’est leur raison de vivre et de mourir»...


Surprenant peut-être d’adapter ces pensées à l’introduction d’une œuvre narrant le quotidien d’un vieux pêcheur. Et pourtant…Qui mieux que ces hommes connait l’incertitude du jour qui se lève, l’impuissance du jour qui décline et la déception du jour qui tombe, ces trois états égrainant le quotidien d’une journée marquée par l’inconnu, depuis le départ en mer les voiles gonflées par le vent et l’espérance jusqu’au retour au port, pavillon et moral en berne devant des filets vides ; et malgré cela, l’aube nouvelle amène indéfectiblement l’espoir à ces amoureux du grand large que demain sera forcément meilleur. Le vieux Santiago est pareil à ces hommes. Voilà quatre-vingt quatre jours qu’il n’a pas pris un poisson ; quatre-vingt quatre jours qu’il part inlassablement en mer chaque matin, avec l’espoir intact que l’océan, enfin, saura récompenser sa persévérance ; quatre-vingt quatre jours qu’il revient chaque soir bredouille et prêt à affronter les regards moqueurs et avilissants des pêcheurs plus fortunés, plus doués ou simplement plus chanceux. Seul un jeune garçon continue encore à croire en lui, et ce même si ses parents lui ont désormais interdits de prendre le large avec le vieil homme. Tous les soirs, il l’attend au bar ; tous les soirs, à son insu, il distille dans le cœur du vieux pêcheur les germes de force et de courage qui l’inciteront à repartir le lendemain ; tous les soirs, il prend les traits d’un jeune philosophe, d’un sage stoïcien murmurant à l’envie pour celui qui pourrait être son grand-père que « c’est lorsqu’on a plus d’espoir qu’il ne faut désespérer de rien » (Sénèque). Et c’est alors qu’au matin du quatre-vingt cinquième jour, seul dans sa barque au milieu de l’immensité bleue, la ligne du vieil homme se tend subitement. La suite relève d’une lutte d’apparence inégale entre le plus puissant poisson de l’océan et un vieil homme usé par des années d’effort. La suite est une histoire faite de respect mutuel entre deux valeureux guerriers refusant de se rendre et de renoncer. La suite fait résonner éternellement les mots d’Edmond Rostand : «On ne se bat dans l’espoir du succès. Non, non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile»


Mais outre ce récit d’une pêche hors du commun, Le vieil homme et la mer c’est donc aussi l’histoire d’une touchante relation d’amitié, de celle qui lie le vieux Santiago à cet enfant qui n’est pas le sien mais qu’il a adopté comme l’un des siens. Le jeune garçon est un peu à l’image de ces phares si précieux aux pécheurs déboussolés, il est cette lueur étincelant dans le cœur du vieil homme, ce fournisseur d’espoir sincère et désintéressé, cette intarissable source d’envie et de vie. Il est curieux d’ailleurs de constater que la figure de l’espoir est une nouvelle fois incarnée, personnalisée sous les traits d’un enfant, comme si les romanciers avaient cessé de croire en l’homme adulte, comme si l’éternelle espérance ne pouvait se conjuguer qu’avec le soutien de l’innocence et de l’insouciance du plus jeune âge. On repense évidemment à La route de McCarthy où le combat du père ne semble prendre de sens qu’à travers l’existence et la présence de son fils à ses côtés ; mais pourquoi ne pas évoquer également quelques romans plus simples tels que La petite chartreuse de Pierre Péju ou bien encore La petite fille de Monsieur Linh de Claudel, œuvres touchantes où espérance et persévérance s’entremêlent sous le masque de l’enfance et où celui qui veille sur l’autre est finalement rarement celui que l’on croit…


Roman de l’espoir et de la lutte éternelle, récit de l’abnégation, de l’humilité et de la fierté retrouvée, il y aurait des pages et des pages à noircir pour décrypter Le vieil homme et la mer. A la lecture de cette chronique, on pourra d’ailleurs probablement me reprocher d’avoir occulté un certain nombre d’aspects de cette œuvre profondément humaine, concentrée d’infini à l’image des meilleurs Zweig. Mais qu’y puis-je ? J’écris sur ce qui me touche et me marque, sur ce qui me parle et m’émeut. J’écris avec le cœur d’un homme, par encore vieux, mais qui comme le valeureux Santiago à besoin de croire que l’on peut tout réessayer dans la vie, une fois, dix fois, quatre-vingt quatre fois pour qu’un jour, soudain… ; j’écris avec le cœur d’un homme qui, comme cet inusable quêteur d’espoir, veut croire aux miracles et oublier les échecs d’hier afin d’être prêt à accueillir, demain, le fruit de son entêtement excessif ; j’écris avec le cœur d’un homme qui, comme le corps de cet infatigable combattant, saigne, mais qui sait que pourtant, comme le disait Moses Isagawa, « il ne faut jamais renoncer, mais lécher ses plaies et se redresser fièrement »…


Note : 9,5/10

samedi 8 mai 2010

Terre des affranchis - Liliana LAZAR [8/10]

« Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure ! / Vous que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir / Gardez de cette nuit, gardez, belle nature / Au moins le souvenir… » (Le Lac, Lamartine). Mais quel souvenir au juste ? Celui, nostalgique, d’une escapade amoureuse, au clair de lune, dans la cadre envoutant d’une nature complice que Lamartine érige en temple de l’amour absolu ; ou bien celui, tragique, d’une sombre nuit où mû par la haine Victor Luca libéra sa famille et son cœur du joug oppressant d’un père ivre du soir au matin en le noyant dans ce lac, tombeau d’infortune omniprésent dans Terre des affranchis, la première œuvre de Liliana Lazar…


Paradis ou enfer, délire ou réalisme froid, animalité ou humanité, tels sont les entre-deux vertigineux dans lesquels nous plonge Lazar avec ce premier roman. Car il s’agit bien de plonger tant ce lac évoqué ci-dessus baigne toute l’œuvre. Difficile de passer sous silence l’histoire pour bien comprendre le complexe univers de cette jeune auteure roumaine et son roman tant inspiré de son propre environnement. Impossible donc de ne pas évoquer la Fosse aux lions, nom de ce fameux lac, lieu maudit pour les habitants du petit village de Slobodzia puisqu’y rodent, selon la légende, les moroï, ces mort-vivants qui n’ont de cesse de hanter cet endroit que nul n’ose approcher. Seul Victor Luca semble en réalité immunisé par la malédiction qui enveloppe ce lieu. Mieux, depuis qu’il y a noyé son père et débarrassé ainsi sa mère et sa sœur de sa nuisible présence, réalisant la prophétie « dostoiëvskienne » du parricide (car « Qui ne désire pas la mort de son père ?», Les Frères Karamazov), il a le sentiment que le lac est né pour le protéger. Pourtant, c’est auprès de ce même trou d’eau que le destin de Victor, surnommé « Bœuf Muet » par tout le village, va à nouveau basculer. C’est là en effet que, humilié et mû par d’incontrôlables pulsions sexuelles, il tue la femme qu’il a toujours aimé et qui vient de le repousser. Témoin muet de sa folie meurtrière, le lac sera une nouvelle fois le secret complice de Victor qui y fera disparaitre le corps ; et ce, tandis que caché derrière les buissons l’observe Ismaïl, un vieux sorcier solitaire vivant dans les bois, et surtout personnalisation diabolique du Malin s’emparant de Victor au moment de son geste. Caché par une mère et une sœur dévouées à l’extrême, passé pour mort auprès de tout le village, Victor Luca choisit alors de se terrer et de combattre ces pulsions maléfiques en fuyant le monde des hommes. Faisant sien les mots de Mark Twain : « La défense la plus sure contre la tentation c’est la lâcheté », il s’engage dans la voie de la rédemption, acceptant pour ce faire de recopier des livres religieux, interdits par le régime de Ceaucescu, que lui confie le prêtre du village, seul à connaître la vérité sur son existence. Pendant 20 ans, Victor va ainsi vivre caché de la justice des hommes en espérant apaiser, par ce travail de moine-copiste, la justice de Dieu. Mais combien de temps faut-il pour expier une telle faute? Telle est la question qui le hante et l’obsède...Jusqu’à ce jour où se pensant guéri et pardonné, il ressort de chez lui… Jusqu’à cette heure où il croise un jeune couple enlacé au cœur de la forêt… Jusqu’à cet instant où son démon intérieur le réveille, le submerge et le pousse une nouvelle fois au meurtre…Il n’aura d’autre choix alors que de retourner noyer ses pêchés dans le lac : La Fosse aux lions devient le théâtre macabre d’une bien lugubre catharsis…


Les pulsions humaines, la dégénérescence, la tension permanente entre Bien et Mal, la rémission des pêchés et la quête du grand pardon… tels sont quelques uns des grands thèmes abordés donc par Lazar dans ce roman, dense, trouble, profond et à l’image probablement de cette insondable Fosse aux lions. Est-ce l’effet de ce lac qui fait ressortir des méandres du temps, des remous du passé, des grands fonds de la mémoire, les souvenirs d’œuvres lues il y a déjà quelques années ; ou bien s’agit-il d’une hallucination totale probablement soufflée par les esprits infernaux qui hantent les lignes de Terre des affranchis ; toujours est-il, en tout cas, que rarement roman ne m’aura plus rappelé par certains aspects d’anciennes lectures. Impressions éminemment personnelles, sentiments éphémères tout d’abord mais qui peu à peu s’imposent au point que l’on en vient à guetter chaque réminiscence. Alors, intention délibérée de l’auteur de s’inspirer de ces « œuvres-muses » ou simple fait du hasard ? Impossible de conclure mais certains échos sont frappants bien qu’en aucun cas dérangeants, au contraire, puisque les similitudes sont suffisamment distanciées pour ne pas donner l’impression d’un copier-coller, et les références prêtant à ressemblance suffisamment bonnes pour ne pas goûter au plaisir de ces légers rappels. Ainsi, difficile à mes yeux de ne pas reconnaître en Victor Luca le Harry de Hubert Selby Jr dans Le démon, cette œuvre magistrale du grand auteur américain, récit d’un homme mû par de sourdes pulsions qui, comme Victor, en vient à tuer des inconnus sans réel mobile. Se pose alors fugacement la question de l’acte gratuit, si chère à Gide notamment dans Les caves du Vatican. Peut-on tuer ainsi, sans raison, un inconnu, simplement animé par la curiosité ou par une infernale tentation ? Et si « le meilleur moyen de se délivrer d’une tentation c’est d’y céder » (Wilde), les pulsions meurtrières obéissent-elles à ce bien cruel adage ? Non, bien évidemment puisque pulsion et tentation ne sauraient être ainsi confondues. Et ce d’autant plus que contrairement au Harry de Selby Jr qui tuait par besoin, on a davantage le sentiment ici que Victor Luca agit par instinct. Car ce qui frappe en effet dans l’œuvre de Liliana Lazar, c’est le détachement avec lequel Victor en vient à tuer ses victimes et à maquiller ses crimes. S’il cherche le pardon de Dieu, il paraît étrangement distant, ne semble ni rongé par le remords, ni torturé par sa conscience. On retrouve ainsi en partie, dans cette distanciation entre l’homme et ses crimes, la figure du meurtrier que peut incarner Jean-Baptiste Grenouille dans le Parfum de Suskind. Mais tandis que Grenouille agit de manière certes détachée mais rationnelle, suivant en cela un idéal créatif, mû par la recherche d’un absolu olfactif, « Bœuf muet » semble au contraire en proie à une totale altération de la faculté de juger, parait soumis à des forces antagonistes, donne le sentiment d’abriter en son être l’éternel combat du Bien et du Mal. On le voit distant mais on le sent possédé. Et on pense alors à un troisième personnage, celui du diable personnalisé dans le roman de Lazar par le vieux Ismaïl ; et on revoit alors les figures de Fagotto et de Béhémoth, ce valet et ce chat qui accompagnent partout Satan déguisé sous les traits de Woland dans Le Maître et Marguerite, le chef-d’œuvre de Boulgakov. Car si la tentation demeure l’œuvre des hommes, les pulsions sont à n’en pas douter les armes du diable…Que faire alors dans ces cas là pour ne pas sombrer et résister ? Peut-être tout simplement tenter de suivre les préceptes de Daniel, ce vieil ermite de la forêt de Slobodzia, coupable lui aussi par le passé d’un acte criminel et en quête de rédemption dans la solitude infernale de sa réclusion : « Tiens ton esprit en enfer et ne désespère pas »… Car le grand pardon ne se dérobe jamais à qui garde la foi...


Julien Gracq a écrit : « Le monde fleurit par ceux qui cèdent à la tentation »… A la lecture de Terre des affranchis on serait bien volontiers tenté de rétorquer qu’a contrario « le monde dépérit par ceux qui cèdent à leurs pulsions »… Souhaitons en tout cas à Liliana Lazar que, par pulsion ou tentation, nul ne résiste au plaisir de lui décerner le premier Prix littéraire des Grandes Ecoles… Pour ma part en tout cas, hanté par ces lignes démoniaques, j’y succomberai plaisamment…

lundi 3 mai 2010

Prix littéraire des Grandes Ecoles : verdict dans une semaine!

« Un roman francophone écrit par un auteur peu connu du grand public et n’ayant jamais été primé » : telles sont les conditions d’éligibilité pour faire partie de la sélection du premier Prix littéraire des Grandes Ecoles, lancé en juin dernier par deux étudiantes d’HEC et du jury duquel je fais donc partie. Ainsi, depuis juillet, chacun des 27 jurés, tous étudiants au sein de grandes écoles parisiennes, a dû lire les trois romans retenus chaque mois, selon les critères évoqués, par le comité de sélection, et ce pour le meilleur et parfois pour le pire… Chaque mois a ainsi accouché, douloureusement de temps en temps, de la présélection d’une oeuvre et ce sont donc au final 8 titres qui seront en lice lundi 10 mai pour les délibérations finales du jury et la remise, en présence de tous les auteurs « qualifiés », du premier Prix littéraire des Grandes Ecoles !

Quelques mois ont été perdu en chemin, quelques sélections mensuelles ont parfois obligé à un choix « par défaut », quelques romans n’ont parfois pas dépassé la lecture fatidique et soporifique des cinquante premières pages, mais pourtant, il faut bien le reconnaitre, la sélection finale s’avère de qualité.


En attendant de connaître le huitième roman sélectionné, voici d’ores et déjà le titre des sept premières œuvres en compétition :


- L’origine de la violence de Fabrice Humbert (sélection juillet 2010)

- Dis oui, Ninon de Maud Lethielleux (août 2010)

- Un hiver avec Baudelaire de Harold Cobert (septembre 2010)

- Les théorèmes du port de la lune de Bernard Manteau (octobre 2010)

- La double vie d’Anna Song de Minh Tran Huy (novembre 2010)

- Terre des affranchis de Liliana Lazar (décembre 2010)

- Sous la tonnelle de Hyam Yarded (février 2010)


De par les critères retenus, la majorité des romans en lice est, il est vrai, peu connue du grand public. Pourtant, peut-être en avez-vu lu certains ? Alors, n’hésitez pas dans ces cas là à m’indiquer quel roman vous auriez choisi et devenez vous aussi l’espace d’un instant « juré du Prix littéraire des grandes écoles ». Pour ma part, je publierai en fin de semaine la chronique du roman auquel je pense attribuer mes suffrages et vous ferai part bien évidemment des résultats en consacrant une nouvelle critique au livre lauréat, si tant est qu’il diffère de mon choix originel…


En attendant, faites votre choix et vos pronostics et n’hésitez pas à consulter le site internet du Prix littéraire pour en découvrir davantage sur cette belle initiative…

(http://www.prixlitterairedesgrandesecoles.fr/)

dimanche 11 avril 2010

MAUS - Art SPIEGELMAN [9/10]

J’avais 12 ans la première fois que j’ai ouvert Maus. Je m’en souviens encore parfaitement. J’avais été attiré par cette couverture troublante et trompeuse qui trônait dans la bibliothèque de mon oncle. Je croyais y découvrir alors une simple histoire de chat et de souris. Quelle ne fut pas ma surprise alors ! Bien évidemment, la croix gammée figurant sur la première de couverture m’avait mis la puce à l’oreille. Bien sûr, l’histoire de la seconde guerre mondiale ne m’était alors pas inconnue, bercé que j’avais été plus jeune par les inoubliables récits de guerre de mon arrière grand-père qui, de sa grosse voix ponctuellement marquée d’une émotion mal refoulée, me contait inlassablement sa guerre, ses évasions mais aussi ses doutes et ses peurs. Mais tout de même, cette première rencontre avait été un choc. Je me suis donc replongé, 12 ans après ma première fois, dans cette BD historique, inimitable et inqualifiable. Et si le choc fut moindre qu’à l’époque, la découverte fut à nouveau poignante…

Comment décrire Maus a un néophyte qui n’en aurait jamais entendu parler ? Comme le récit illustré d’un survivant de l’holocauste ? Comme l’histoire imagée d’un jeune juif lors de la seconde guerre mondiale, du bonheur de ses années d’avant guerre aux premières peurs nées de l’arrivée au pouvoir d’Hitler, du ghetto de Varsovie aux horreurs d’Auschwitz ? Ce serait en réalité bien trop réducteur. Car, plus que le simple récit d’une vie, du douloureux destin d’un individu, Maus est une mise en abîme de l’Histoire. Telles des poupées gigognes, l’Histoire et les histoires s’imbriquent les unes dans les autres, se rencontrent, se nourrissent mutuellement. Il y a bien sûr tout d’abord l’Histoire, avec un grand « H », celle de la seconde guerre mondiale et du génocide juif, celle du récit de la tragédie et des années d’horreur. Mais Maus est plus que cela. Maus est aussi l’histoire d’une transmission, celle de ceux qui ont connu aux plus jeunes, celle des porteurs vivants de la mémoire à ceux qui en hériteront et devront à leur tour la transmettre pour que rien ne sombre dans l’oubli. Car comme le disait si bien Nietzche : « l’homme de l’avenir est celui qui aura la mémoire la plus longue ». Maus est encore l’histoire d’une famille, touchée à jamais par les terribles conséquences du génocide, déchirée et décimée par les dénonciations, les convoitises et la peur. Maus est enfin l’histoire d’un homme parmi tant d’autres, celle d’un survivant du hasard qui nous invite à nous représenter l’Histoire comme la somme des destins individuels.


La bande dessinée de Spiegelman est remarquable en tous ces points, en ce qu’elle nous invite à découvrir ces différents degrés de l’Histoire du monde et des hommes. Inutile d’en faire des tonnes pour dire combien Maus est une œuvre troublante, poignante, saisissante. Le sujet s’y prête bien évidemment. Comment ne pas être ému par ce grand-père en proie à ses souvenirs, marqué à jamais par la guerre, par Auschwitz dont il réchappera, par la perte de ses proches dont il ne se remettra évidement jamais, et qui tente de léguer à son fils (Spiegelman) les fruits de sa mémoire avant que celle-ci ne s’efface à jamais. Une jeune écrivaine, Nina Bouraoui, a dit récemment : « Ecrire, c’est unir la vie intérieure à la vie extérieure. C’est attendre longtemps, sans avoir peur, avant de pouvoir lier l’histoire du monde à son histoire». Difficile de mieux résumer en effet la lourde tâche à laquelle Spiegelman s’assigne pour son père : celle de réunir l’Histoire et les histoires. Et pourtant, le génie de Spiegelman est à mon sens encore ailleurs. Car s’il parvient brillamment à raconter l’ineffable, à décrire les peurs et le martyr d’un peuple et de milliers de familles, jamais l’ambiance de l’œuvre n’en devient pour autant trop pesante, jamais le pathos ou la haine ne prennent le dessus. Spiegelman parvient très justement à canaliser passions et pulsions. Le choix, judicieux, de ne pas représenter des hommes mais de donner aux allemands les traits d’un chat et aux juifs ceux d’une souris joue en ce sens un rôle essentiel. On pense évidemment au précédent que constituait « La ferme des animaux » d’Orwell, roman qui sous le couvert de la fable animalière offrait une critique virulente du stalinisme. Car sans nuire à la force du témoignage, la fable permet inévitablement de prendre un peu de recul et de hauteur ; sans altérer la portée du message, elle offre une vision légèrement décalée et apaisée. L’holocauste est un sujet sensible et toujours extrêmement délicat à traiter. Rares sont les artistes à même de s’y attaquer de front avec talent et justesse ; et cette aptitude est d’ailleurs souvent l’apanage de ceux qui ont justement vécu l’horreur, de Primo Levi à Imre Kertész, de Simone Veil à Elie Wiesel. Avec Maus, Spiegelman parvient donc le double tour force de décrire et de transmettre avec talent et pédagogie ce qu’il n’a pourtant ni vu ni subi. Il poursuit ainsi à sa façon la chaine de la transmission et tente, de la plus belle des manières, de ralentir le compte-à-rebours de l’oubli…

« Ne jamais oublier mais ne jamais haïr ». Mon arrière grand-père me répétait souvent cette phrase, ce fameux serment de Rawa-Ruska, cette promesse faite entre tous les survivants de ce camp de représailles allemand dans lequel il fut prisonnier pendant de longs mois et que Churchill décrivait comme le camp « de la goutte d’eau et de la mort lente ». « Ne jamais oublier mais ne jamais haïr ». Quoi mieux que cette phrase pour comprendre l’importance mais aussi et surtout la difficulté de transmettre avec sincérité, de témoigner avec objectivité, de partager avec raison. « Ne jamais oublier mais ne jamais haïr ». Quoi mieux que ces quelques mots pour saisir toute l’ambiguïté et la fragilité du souvenir. « Ne jamais oublier mais ne jamais haïr ». Quoi mieux finalement que ce serment pour résumer la belle intention et le magnifique travail de Spiegelman et vous recommander plus que chaleureusement la lecture de cette indispensable BD…


Note : 9/10

lundi 22 mars 2010

Miscellanées (1)

Si écrire est pour moi un vrai plaisir, chaque livre que je lis ne fait pourtant pas l’objet d’une chronique sur ce blog, soit que j’ai lu le livre il y a trop longtemps, soit que je manque tout simplement de temps (ou d’inspiration !) pour écrire quelque chose qui me semblerait intéressant et pertinent. Ceci dit, je trouvais dommage de ne pas pouvoir partager avec vous certaines de mes lectures à l'aune de ces seules raisons. J’ai donc décidé de créer cette nouvelle rubrique « Miscellanées ». L’objectif est on ne peut plus simple : présenter succinctement quelques ouvrages que j’ai eu l’occasion de découvrir plus ou moins récemment afin de vous offrir quelques idées de lecture…

Alors, parce qu’avant-hier c’était le printemps, parce qu’hier était jour d’élections et parce qu’aujourd’hui peut être l’occasion de dire à la femme de votre vie (votre maman évidemment !) que vous l’aimez, je vous propose dès aujourd’hui trois titres tirés de mes lectures récentes, trois romans que je n’aurai probablement pas l’occasion de chroniquer de manière approfondie mais que je souhaitais tout de même vous recommander…


Le soleil des Scorta de Laurent GAUDE [8/10]


Le printemps est là, le soleil perce enfin et réchauffe peu à peu les corps endoloris après un hiver frigorifiant, les lourds manteaux sont remisés dans l’armoire et laissent place aux petites vestes d’été (j’arrête là pour le côté « conversation de salon de coiffure » de ma chronique !)…Quoi de mieux alors que de s’arrêter quelques instants à la terrasse d’un café et d’ouvrir un bon livre à même de vous plonger instantanément dans la chaleur rassurante du sud de l’Italie… Prix Goncourt 2004, Le soleil des Scorta est l’histoire d’une famille vivant dans la région des Pouilles, une famille née de la liaison illégitime d’un brigand et de celle qu’il croit avoir toujours désiré. Orphelin et couvert d’opprobre, l’enfant qui nait de cette union sera pourtant celui qui saura redonner aux Scorta leur honneur perdu… Inutile d’en dire plus pour comprendre qu’il y a un peu de Garcia Marquez dans le thème abordé ici par Laurent Gaudé, pour percevoir que même s’ils ne sont pas pour autant condamnés à Cent ans de solitude, il y a des similitudes entre les membres de la famille Scorta et le destin de la famille Buendia raconté par l’auteur colombien dans son chef-d’œuvre. Bien écrit et prenant de bout en bout, Le soleil des Scorta propose une belle réflexion sur le bonheur familial, sur l’abnégation et l’effort ainsi que sur le plaisir des choses simples. Car, malgré les peines et les difficultés, jamais le soleil ne cesse de briller chez les Scorta…


La lucidité de José SARAMAGO [7/10]


53% : c’était comme chacun le sait le taux d’abstention au premier tour des élections régionales du 14 mars dernier, un record en la matière ! Et comme à chaque élection, se repose avec acuité le problème de la non-comptabilisation du vote blanc. Car, il faut bien le reconnaitre, à défaut de prendre en compte les votes blancs ou nuls, le seul moyen de manifester son désaccord demeure de s’abstenir. Et pourtant, l’on sent bien, l’on sait bien que ce n’est pas la solution…Imaginons alors un instant que ce fameux vote blanc soit comptabilisé ; imaginons qu’à la prochaine élection, 80% des électeurs fassent ce choix et renvoient dos à dos des candidats devant se partager 20% des voix… Comment réagiraient alors ces derniers ? Quelles en seraient les conséquences pour nos démocraties modernes ? Difficile à imaginer… Et pourtant, c’est tout l’objet du roman de Saramago. Prix Nobel de littérature, Saramago aime à jouer avec le monde, à concevoir des scénarios qui viennent bouleverser les fondements mêmes de notre quotidien, à imaginer des situations improbables, et pourtant loin d’être réellement absurdes, et à en dessiner les conséquences … Si La lucidité n’est n’est pas le meilleur roman de l’auteur portugais, loin notamment de L’aveuglement, on retrouve avec plaisir ce style à nul autre pareil, ces textes ne formant qu’un bloc et au sein desquels ne figurent jamais la moindre ponctuation indicative d’un dialogue. Et puis, il faut bien l’avouer, et même si on peut regretter la manière dont Saramago s’en éloigne tout au long du roman, le thème initial est accrocheur et pose avec une réelle pertinence la question de la modernisation de nos démocraties. On ne serait que trop d’ailleurs conseiller cette lecture à certains de nos hommes politiques… Alors, à la prochaine élection, vote blanc ou abstention ? Vous avez bien dit lucidité ?


Le livre de ma mère d’Albert COHEN [9/10]


Qui sait s’il n’est peut-être parfois pas plus simple d’écrire un livre de 175 pages que de tout simplement dire je t’aime à celle qui nous a donné la vie? C’est en tout cas ce que l’on peut se demander à la lecture de ce grand classique d’Albert Cohen. Car sans jamais lui dire je t’aime, Cohen offre à sa mère le plus bel hommage et la plus belle déclaration d’amour probablement jamais écrite. Inimitables, spontanées et profondes, nul ne peut s’empêcher de penser à sa propre mère à la lecture des ces magnifiques lignes, ode universelle à l’amour et à la dévotion maternelle. Le livre de ma mère est un chef-d’œuvre, de ceux qui naissent lorsque la main et la raison confient au cœur et à la passion le soin de guider la plume pour faire tomber le masque de l’ineffable : dire à sa mère combien on l’aime ! « Les fils ne savent pas que leurs mères sont mortelles » écrivait Cohen ; ce livre est en tout cas là pour nous rappeler que le temps passe et que demain il sera peut-être trop tard. De là à ouvrir son cœur à sa mère et lui dire à quel point vous l’aimez ? Pas toujours facile lorsque la pudeur des sentiments s’érige telle une muraille…Reste alors toujours la solution de commencer un roman… ou de lire et d’offrir celui-ci en guise de déclaration.